15 octobre 2014

Il y a 100 ans : Un séjour à Madagascar de 1822 à 1825 (4)

(Suite.)
« Alors les gens, furieux, grondèrent en excitant leurs chiens. Ce fut une fuite éperdue de tous les garçons, excepté un seul, Ratsarahoby[1], qui, bien que terrifié, resta près du missionnaire, expliquant aux gens que ce dernier ne leur voulait que du bien et qu’il était l’ami du roi. Cette dernière affirmation parut les calmer un peu, et ils laissèrent le missionnaire et son compagnon s’en aller sans autre difficulté ».
*
Un chapitre du petit livre de Mme Jeffreys est intitulé Superstitions des Madécasses. Nous en traduisons les passages les plus saillants.
« De la réponse[2] que les indigènes font invariablement aux questions qu’on leur pose sur la création des hommes ou l’origine des choses, on peut nettement conclure qu’ils croient en un Dieu créateur qu’ils appellent Zanahary[3] ou Dieu suprême. Mais ils ne paraissent avoir aucune idée de lui adresser un véritable culte ; ils ne le prient pas, et ne lui offrent pas de sacrifices ».
« Nous avons pu voir[4] qu’ils invoquent et font des offrandes aux morts. Mais pensent-ils vraiment que les morts peuvent les aider en quoi que soit, ou ont-ils simplement la pensée que leurs morts étant particulièrement aimés du Dieu suprême, il est bon de les honorer (en cette qualité de favoris du prince du ciel), c’est ce que nous n’avons jamais pu tirer au clair dans nos conversations avec les gens ».
« Les Malgaches[5] supposent que les âmes des défunts errent pendant un temps plus ou moins long autour de leur tombeau ou de leur dernière maison d’habitation, dans un état d’agitation particulière ; pour les calmer il faut procéder à une cérémonie particulière qu’on appelle Manao afana[6] : on sacrifie à cet effet sur la tombe un ou plusieurs taureaux, suivant la richesse des gens ; puis on plante une grande perche où l’on suspend les cornes des animaux sacrifiés, la paix du mort étant supposée être en proportion de la quantité des crânes ainsi exposé  ».
(À suivre.)
G. Mondain.
Bulletin de l’Académie malgache






[1] Mme Jeffreys orthographie ce nom Ratsaraube.
[2] Page 129.
[3] Mme Jeffreys écrit ce mot Zanhare.
[4] Page 130.
[5] Page 133.
[6] Orthographié dans le texte Manou afany.



L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

14 octobre 2014

Il y a 100 ans : Un séjour à Madagascar de 1822 à 1825 (3)

(Suite.)
« Plusieurs Malgaches façonnent l’or et l’argent[1] et en font des chaînes et des bracelets pour les poignets et les chevilles ; les hommes les portent au poignet gauche et à la cheville droite ; les femmes au poignet droit et à la cheville gauche[2]. Un de ces artisans exécuta, au moyen de pièces de monnaie d’argent que nous lui confiâmes, une cuillère et une fourchette d’argent pour notre fils aîné, et s’en tira fort bien ».
Mais les renseignements les plus intéressants que nous pouvons glaner dans le livre de Mme Jeffreys concernent les idées religieuses primitives des Hova.
On est parfois tenté de considérer les Malgaches comme sceptiques et indifférents en matière de culte et de religion. Ce n’est pas l’impression que nous laisse le récit de l’aventure suivante dont M. Jeffreys fut le héros, peu de temps après son arrivée[3].
« M. Jeffreys ayant appris qu’il y avait dans un village voisin des objets supposés sacrés, des “Andriamanitra” (ou Dieux) comme les appelaient les indigènes, prit avec lui plusieurs de ses élèves les plus âgés, afin d’aller visiter cet endroit. En montant la colline au haut de laquelle était le village en question, tous les garçons ôtèrent leur chapeau, et insistèrent pour que M. Jeffreys en fit autant, en lui disant que le village était sacré, et que les gens seraient furieux de voir quelqu’un garder son chapeau et ses souliers en y arrivant. M. Jeffreys ne crut pas devoir acquiescer à cette requête. Les enfants ne purent cacher leur inquiétude, mais continuèrent pourtant à avancer. Mais à l’entrée du village, quelques habitants apparurent, sur quoi les garçons jetèrent leurs chapeaux qui roulèrent le long de la pente, et supplièrent de nouveau M. Jeffreys d’ôter chapeau et souliers, “car, dirent-ils, nous sommes tout près de la demeure de l’idole”. Deuxième refus de la part du missionnaire. »
 (À suivre.)
G. Mondain.
Bulletin de l’Académie malgache



[1] Page 176.
[2] Il y a là un détail curieux que nous ne croyons pas avoir rencontré ailleurs.
[3] Page 123.


L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

13 octobre 2014

Il y a 100 ans : Un séjour à Madagascar de 1822 à 1825 (2)

(Suite.)
Le dit billet était une lettre de félicitations envoyée à M. Jeffreys à l’occasion de la naissance d’un de ses enfants, au début de l’année 1823. L’écriture en est ferme et bien formée, plutôt meilleure que celle que nous présente le cahier d’exercices français du même roi conservé au musée de Tananarive. Le prince s’était certainement appliqué pour la circonstance.
Voici le contenu de ce billet dont nous respectons l’orthographe :
« Sa majesté le roi Radama prie Monsieur Géfréls de vouloir bien accepter le petit cadeau que je lui envoi (sic) pour sa nouvelle nourice (sic). C’est avec plaisir que j’apprend (sic) que madame est accouchée d’un petit créole de Madagascar ».
Bon ami,
Radama.
*
Dans le coin de la lettre se trouvait l’énumération des pièces de volaille et autres animaux envoyés par Radama comme don de bienveillance au nouveau-né, savoir : huit poules, huit « cannards » (sic), huit oies, deux moutons.
*
M. J. Jeffreys fut placé à Ambatomanga et y commença une œuvre. Il fut certainement le premier européen qui ait vécu d’une façon suivie dans ce village, où s’arrêtaient les voyageurs venant de la côte afin d’attendre du roi d’Imerina la permission de s’avancer vers la capitale.
Une des choses qui le frappèrent, lui et sa femme, dès leur premier contact avec les indigènes de la région où ils s’étaient établis, ce fut l’habileté manuelle manifestée par un bon nombre de ceux qui les entouraient.
« Les indigènes[1], dit M. Jeffreys, voient peu d’objets sans essayer de les imiter. Un homme avait longuement contemplé mon peigne, il me demanda à la fin de le lui prêter ; et, à ma grande surprise, le lendemain, non seulement il vint me rendre l’objet, mais encore m’en montra deux autres qu’il avait fabriqués. Leur facture était bien encore un peu grossière, mais pour un premier essai fait avec des outils non appropriés le résultat était vraiment remarquable. Peu de temps après on se mit à en fabriquer pour la vente ».
 (À suivre.)
G. Mondain.
Bulletin de l’Académie malgache



[1] Page 174.


L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

11 octobre 2014

Il y a 100 ans : Un séjour à Madagascar de 1822 à 1825 (1)

Les coutumes des Malgaches se sont beaucoup transformées pendant le siècle qui vient de s’écouler. Le contact avec la civilisation, les efforts des missionnaires, la diffusion des idées européennes sont venus modifier plus ou moins profondément, et dans une mesure qu’il est toujours assez difficile d’évaluer, les habitudes et les modes de penser des habitants des hauts plateaux.
Pour qui veut pénétrer dans ce qu’était la vie malgache primitive, les sources où il lui est loisible de puiser sont assez rares. Pour bien des sujets on en est réduit à une tradition unique pour laquelle l’indispensable contrôle manque. Aussi est-il utile de chercher à recueillir toutes les observations qui ont pu être faites avant que l’influence extérieure et étrangère ait réellement eu le temps d’agir. Les notes qu’ont pu laisser les voyageurs ou les missionnaires ayant eu l’occasion de demeurer un temps plus ou moins long parmi les Merina d’avant 1820 ou 1825 ne peuvent être, à cet égard, que de précieux documents destinés à s’éclairer les uns les autres.
Or, en 1827, a été publié à Southampton, en Angleterre, un petit volume, très peu connu, renfermant le récit de la courte carrière à Madagascar du missionnaire J. Jeffreys, arrivé en Imerina en juin 1822 et mort en mer, en retournant à Maurice, le 4 juillet 1825, à l’âge de 31 ans. Ce volume a été écrit par la veuve du missionnaire, sur les notes de son mari et les siennes propres, dès son arrivée en Angleterre. Une grande partie de cette relation n’avait d’intérêt que pour les amis particuliers du défunt, et n’en présente plus pour nous. Mais certains passages relatant des traits de mœurs malgaches nous ont paru, au point de vue ethnographique, utiles à conserver.
*
Au début du livre se trouve reproduit, en fac-similé, un petit billet de Radama Ier, écrit en français, et qui peut donner une idée des progrès que ce curieux prince avait fait dans cette langue grâce aux leçons du sergent Robin.
(À suivre.)
G. Mondain.

Bulletin de l’Académie malgache


L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

10 octobre 2014

Il y a 100 ans : Les crocodiles malgaches (12)

(Suite et fin.)
D’ailleurs, qu’il soit dieu ou simple mangeur d’homme ou de chien, le caïman tient une grande place dans la sorcellerie et le folklore malgache. Beaucoup de sorciers, mâles et femelles, sont vadim-boay, c’est-à-dire époux de caïman, et ils ont alors de bien curieuses relations avec leur compagnon à cuirasse. Ils lui apportent des friandises, dansent devant lui, lui tiennent de longs discours et, bref, font tant et si bien que ces deux êtres si disparates semblent finir par se connaître, ce dont le sorcier ou la sorcière ne manque pas de tirer une grande considération. D’après ces sorciers, certains de ces caïmans porteraient souvent, comme les grands serpents de nos légendes, une chose de grande valeur enchâssée sur la tête. Mais cette chose, ici, n’est plus un diamant : c’est une pépite, car nous sommes en plein pays de l’or, ou une simple perle de verre (peratra qui, jadis, pour les ancêtres malgaches, avait plus de valeur que l’or même).
En résumé, le crocodile malgache est un être peu gracieux, qui dépare les rivières de l’île de coups de gueule aussi intempestifs que mal séants. C’est, certes !  la tare la plus volumineuse de cette terre malgache si paisible et ses manières sournoises, sa férocité, les nombreuses victimes qu’il fait tous les ans commandent impérieusement de le détruire par tous les moyens possibles. Mais ceci accordé, on me permettra d’ajouter que cet animal est, par contre, intéressant à plus d’un titre. Il fait partie intégrante du paysage malgache et, quand il aura disparu, l’île aura perdu un des derniers cachets d’exotisme tropical qui lui restent encore. Sa disparition privera les grandes rivières boueuses, les lacs et les étangs d’un de leurs grands charmes : le mystère, et l’on ne pourra plus évoquer sur leurs bords, en surveillant les gestes de ces brutes puissantes, ces scènes, des époques passées où tons les êtres, comme aujourd’hui hélas ! mais avec plus de beauté, vivaient en paix les uns des autres !
Perrier de la Bathie.

Bulletin de l’Académie malgache


L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

9 octobre 2014

Il y a 100 ans : Les crocodiles malgaches (11)

(Suite.)
Ils le pêchent, par exemple, à la ligne soit avec de gros hameçons, soit à l’aide d’une simple baguette de bois dur, aiguë aux deux bouts, qu’un fil tenu maintient horizontale tant qu’elle n’est pas avalée, mais qui se place en travers de la gorge sitôt que la proie, dans laquelle elle est cachée, a pénétré dans l’estomac. Ils le prennent aussi en plaçant un appât à l’extrémité fermée de deux rangées parallèles de pieux, écartées entre elles de la largeur approximative du caïman à prendre. Le saurien entre dans cette sorte de couloir et ne peut ni se retourner ni reculer par suite de la conformation de ses pattes, ou du moins ne peut pas le faire avec assez de célérité pour échapper à la sagaie du chasseur, qui veille non loin de là. Les Sakalaves, en outre, en sagaient assez souvent soit qu’ils les trouvent dans leurs cavernes lorsqu’ils vont chercher les tortues qui s’y cachent, soit qu’ils les surprennent à terre pendant les voyages, dépassant quelquefois 30 kilomètres, que les crocodiles font à la baisse des eaux pour regagner les points d’eau permanents.
Mais les Sakalaves ne les tuent pas toujours et dans maints endroits ces indigènes considèrent même ces animaux comme des réincarnations de leurs ancêtres. Ils leur donnent alors, au contraire, tous leurs soins, les nourrissent en cas de disette et, lorsqu’un malheur a privé de vie un de ces voay, ils en enveloppent soigneusement le corps avec un linceul de soie et l’ensevelissent en grande pompe. Les Sakalaves de la Mahavavy poussent plus loin encore ce culte. Chaque année, ils baignent dans le fleuve les restes de leurs anciens rois et les descendants des esclaves de ces rois doivent traverser la rivière à la nage à la suite de ces restes. Tous ceux d’entre eux que les crocodiles monstrueux et sacrés de ces lieux happent à ce moment sont considérés comme avoir été rappelés par leurs anciens maîtres pour servir auprès d’eux. Il n’est pas d’année où ces ombres de rois n’augmentent ainsi leur troupe d’ombres d’esclaves d’une ou plusieurs unités.
(À suivre.)
Perrier de la Bathie.

Bulletin de l’Académie malgache


L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

8 octobre 2014

Il y a 100 ans : Les crocodiles malgaches (10)

(Suite.)
Les femmes et les enfants se laissent au contraire entraîner sans lutte et on dirait que les caïmans le savent car la plupart des victimes qu’ils font annuellement sont des indigènes en bas âge ou du sexe féminin.
On évite assez facilement avec quelques précautions l’attaque du mamba. Tous, même les mangeurs d’hommes, craignent le grand bruit et sont au fond très couards et faciles à effrayer. Ils fuient, même dans l’eau, à l’approche d’une bande bruyante d’indigènes ou à la détonation d’une arme à feu. Mais, ici encore, il ne faut pas trop généraliser. Certains bruits au contraire l’attirent, par exemple l’aboiement d’un chien ou les cris d’un enfant qui pleure. J’en ai vu même qui avaient pris l’habitude de venir, au coup de fusil, ramasser la pièce qu’un chasseur venait d’abattre dans un étang.
On ne peut guère songer à débarrasser maintenant l’île de ces animaux, les seuls réellement dangereux pour l’homme qui existent à Madagascar. Ils n’ont pas d’ennemis naturels, sauf le sanglier qui, parfois, dévore leurs œufs. L’homme peut essayer aussi de détruire ces œufs, mais leur découverte n’est pas toujours aisée et ils sont si nombreux et la vie d’un voay est si longue qu’une seule ponte oubliée suffit à assurer le sort de l’espèce dans toute une région. On peut aussi détruire les adultes à coups de fusil, mais le seul résultat qu’on obtienne ainsi est de diminuer la grosseur des caïmans de la rivière où ce moyen est employé et non leur nombre, qui s’accroît au contraire. Ce résultat qui, de prime abord, semble extraordinaire, est simplement la conséquence de ce fait que les chasseurs tirent plus volontiers sur les plus gros adultes et de cet autre que ces derniers dévorent souvent les jeunes et empêchent ainsi la trop grande multiplication de l’espèce.
Les Malgaches piègent les crocodiles de nombreuses façons et ces moyens, qui n’ont pas plus d’intérêt pratique que le fusil quant à la destruction de l’espèce, sont parfois assez ingénieux.
(À suivre.)
Perrier de la Bathie.

Bulletin de l’Académie malgache


L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

7 octobre 2014

Il y a 100 ans : Les crocodiles malgaches (9)

(Suite.)
D’autres encore mal éduqués ou d’intelligence plus lourde jappent furieusement au bord de la rivière à l’endroit même où ils vont passer et se jettent ainsi d’eux-mêmes dans la gueule des crocodiles qu’ils ont rassemblés à cet endroit. J’ai eu longtemps un chien né en France qui, après quelques désagréables contacts avec les sauriens, et, je pense aussi, quelques conversations avec les chiens natifs, s’est parfaitement et très vite approprié à la bonne méthode. Enfin, j’ai observé un caïman si habile chasseur qu’il n’avait laissé subsister aucun chien maladroit dans son domaine, ayant modifié sa manière de faire et s’empressant, chaque fois qu’un chien aboyait en amont, d’aller se mettre à l’affût bien en aval de ce point, à l’endroit précis où il prévoyait qu’alika devait passer, après sa feinte.
De taille supérieure à celle du chien, le sanglier malgache, au dire des indigènes, résisterait parfois victorieusement au caïman. Les Sakalaves, notamment, racontent des combats terribles au cours desquels le sanglier, lorsqu’il est pris par un membre postérieur, finirait presque toujours par se délivrer en labourant à coup de boutoir le ventre de son adversaire. Je n’ai jamais eu l’occasion d’assister à un de ces combats, mais je les crois possibles, car le sanglier malgache est un luron merveilleusement armé pour bien découdre.
J’ai souvent au contraire assisté à des luttes de crocodiles entre eux, soit au moment de la pariade, soit lorsqu’ils se disputaient une proie. Les deux adversaires se précipitent alors avec rage l’un sur l’autre en poussant une sorte de grognement rauque et se donnent de grands coups de mâchoires qui semblent, d’ailleurs, ne faire que peu d’effets sur leur solide cuirasse. Néanmoins on trouve souvent des voay mutilés, avec la queue ou un membre en moins.
Plus fréquents qu’on pourrait le croire, d’autres combats ont lieu parfois entre le crocodile et l’homme qu’il a surpris sans armes et qu’il essaye d’entraîner sous l’eau. Et, chose curieuse, de tels combats ne tournent pas toujours à l’avantage du saurien. J’ai connu en effet des Malgaches qui s’étaient délivrés par une lutte corps à corps et qui n’ont dû leur salut qu’à leur courage et à leur énergie.
(À suivre.)
Perrier de la Bathie.

Bulletin de l’Académie malgache


L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

6 octobre 2014

Il y a 100 ans : Les crocodiles malgaches (8)

(Suite.)
Mais ces luttes épiques n’ont manifestement lieu que pour les proies très grosses que le mamba ne peut entraîner dans son antre. Est-ce pour cette raison et pour éviter toute lutte ou parce qu’ils sont de capture plus facile que le crocodile malgache semble avoir une préférence marquée pour les animaux de la taille du chien, tels que cochons, moutons, chèvres, petits veaux, etc. ? Je ne sais, mais parmi ces derniers eux-mêmes c’est encore le chien qu’il poursuit avec le plus d’acharnement.
Le chien, en malgache alika ou fandroaka, et le voay tiennent une grande place dans le folklore malgache. Leurs deux noms sont souvent employés comme qualificatifs signifiant à la fois : le premier, rusé et vicieux, et le second, rusé et méchant. Et en effet, alika et voay se livrent une éternelle lutte, toute défensive de la part du premier, dans laquelle ils font preuve non seulement de ces qualités, mais encore de part et d’autre d’une somme également grande d’activité et d’intelligence. Si je dis intelligence, c’est que cette faculté préside de toute évidence à ces méthodes de lutte manifestement apprises au cours de la croissance, c’est-à-dire de l’éducation, et modifiées ensuite dans leurs détails, suivant les circonstances et les aptitudes individuelles de celui qui les applique.
C’est un fait assez connu que le chien malgache, qui désire traverser une rivière, monte un peu en amont du point où il veut traverser et jappe furieusement. Il attire ainsi les caïmans des alentours à ce point de la rivière, puis, ceci fait, revient en aval et traverse rapide et silencieux pendant que les sauriens continuent à l’attendre en amont, à l’endroit où il vient d’aboyer. Ce fait est vrai, mais on l’observe rarement avec autant de netteté, à moins d’avoir affaire à un chien vieux routier, connaissant parfaitement certains passages et les caïmans qui les gardent. Le plus souvent la scène se passe avec d’intéressantes variantes suivant les différents caractères des individus en présence dans les deux camps. C’est ainsi que l’on peut voir souvent de jeunes chiens malgaches ou des chiens étrangers adultes se mettre à l’eau sans précaution et se faire happer sans essayer d’échapper à leur sort.
(À suivre.)
Perrier de la Bathie.

Bulletin de l’Académie malgache


L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

4 octobre 2014

Il y a 100 ans : Les crocodiles malgaches (7)

(Suite.)
Les indigènes citent quelques exemples d’hommes ainsi échappés à la mort et dans une de leur légende, qui explique pourquoi le toloho[1] est fady[2] dans la vallée de la Betsiboka, il est longuement question d’un cas de ce genre. Cette légende raconte l’aventure d’un roi sakalave qui, après de trop copieuses libations, s’abandonna dans une pirogue au courant de la Betsiboka. Il était tellement ivre que sa barque fut renversée et qu’il fut pris, sans rien sentir, par un caïman. Ce voay, trompé lui-même et le croyant mort, le porta délicatement dans son antre et l’y laissa en attendant que ce faux cadavre fût à point. Se réveillant plus tard dans cette obscurité, notre Sakalave eut naturellement quelque peine à retrouver ses esprits et il était lui-même bien persuadé de sa mort, lorsque le chant d’un toloho vint soudain lui apprendre qu’il avait encore au-dessus de lui de la lumière et du ciel bleu. Il se leva, creusa hâtivement le sol et bientôt délivré, promit, en reconnaissance à l’âme de son ancêtre qu’il avait reconnu dans le Toloho sauveur, que cet oiseau serait à jamais sacré pour lui, ses sujets et leurs descendants.
Ce roi sakalave était évidemment protégé par les âmes de ses ancêtres et peut-être aussi par Bacchus, car peu ont pu, vivant encore, accomplir un pareil voyage. Il est bien vrai que le caïman ne s’acharne pas sur sa victime et l’amène en surface lorsqu’elle est devenue insensible, mais dès qu’il apparaît, tous les autres sauriens des environs se précipitent pour lui ravir sa proie qui, si elle n’est pas morte à ce moment, passera alors un bien vilain quart d’heure. De violents combats, comprenant souvent de nombreux combattants, se livrent ainsi entre crocodiles lorsqu’il s’agit de la possession d’une proie volumineuse. Les bœufs, par exemple, souvent pris par des caïmans moyens, finissent presque toujours par être mangés par les monstres de l’espèce après avoir parcouru de gueule en gueule des distances parfois considérables.
(À suivre.)
Perrier de la Bathie.
Bulletin de l’Académie malgache



[1] Toloho, espèce de coucou à cri très sonore.
[2] Fady : défendu, sacré, tabou.


L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

3 octobre 2014

Il y a 100 ans : Les crocodiles malgaches (6)

(Suite.)
Il aime aussi beaucoup les volailles domestiques, poules, canards, oies et dindons, qu’il avale aussi aisément qu’une sarcelle. C’est un grand pillard de poulailler et son goût prononcé pour les poules lui fait souvent parcourir de longues distances sur la terre ferme ou accomplir des escalades et des tours d’acrobate, dont on n’aurait pas cru capable son vilain corps. Cet amour de la volaille le met même parfois en fâcheuse posture, tel ce caïman qu’un de mes amis trouva un beau matin dans sa volière, dont il avait mangé consciencieusement tous les hôtes.
Ses autres proies habituelles les plus volumineuses habitent la terre ferme, où il ne peut songer à les poursuivre. Aussi attend-il patiemment que la soif ou toute autre cause les amènent au bord de son domaine. Caché au loin dans l’onde, ses yeux jaunes effleurant à peine à la surface, il surveille attentivement les allées et venues de la proie qu’il guette et, sitôt qu’elle approche du rivage, plonge et s’approche de la berge en suivant le fond. Si l’animal convoité s’approche alors à sa portée, il le saisit d’un grand coup de mâchoires et l’entraîne dans les eaux. Il noie ainsi sa victime et, lorsqu’elle est réduite à l’impuissance, l’emporte vers son réduit ou aux environs et attend patiemment, couché dessus, que la chair soit dans un état de putréfaction assez avancée pour qu’il puisse la dépecer à son aise.
Je ne crois pas d’ailleurs que ce soit par simple goût que le crocodile malgache fasse ainsi faisander les grosses pièces de ses chasses, car on le voit avaler presque vives toutes les autres proies qui peuvent passer entières dans son vaste gosier. Je crois plutôt que cette habitude bizarre est nécessitée par la conformation des mâchoires de ces sauriens, plus propres à arracher la chair par lambeaux qu’à la découper. Quoiqu’il en soit, une des conséquences à retenir de cette habitude est que l’on peut toujours espérer retrouver le corps d’une de leurs victimes et même, dans certains cas, lorsqu’elle ne s’est pas défendue ou s’est vite évanouie, cette victime elle-même encore en vie.
(À suivre.)
Perrier de la Bathie.
Bulletin de l’Académie malgache


L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

2 octobre 2014

Il y a 100 ans : Les crocodiles malgaches (5)

(Suite.)
Les poissons, tous trop rapides pour être forcés à la course, sont d’une capture plus difficile, si difficile même que l’on voit souvent dans les endroits très poissonneux des crocodiles se spécialiser dans la pêche comme certains d’entre eux, ainsi que nous le verrons plus loin, se font une spécialité de la chasse à l’homme.
Pour s’emparer du poisson, ces sauriens pêcheurs ont, comme les humains, deux méthodes, la manière douce et la manière forte. La manière forte consiste à se précipiter à toute allure, gueule grande ouverte, sur la proie convoitée ; cette attaque brusquée ne réussit guère que sur les bancs de poissons, dont les innombrables individus, confiants en leur grand nombre, laissent dévorer sans fuir quelques-uns d’entre eux. D’après les Sakalaves, le crocodile, dans l’autre méthode, se tient au contraire immobile au fond de l’eau ou un peu au-dessus, en ouvrant la gueule aussi large que possible. Alléché par cette vaste chose toute rose, qui dégage sans doute d’appétissants parfums, certains poissons y viendraient butiner et le mamba se contenterait de refermer sa vaste gueule chaque fois qu’une proie notable entrerait dans ce filet d’un nouveau genre. Je ne sais si la chose est vraie, mais je tiens les Sakalaves pour de merveilleux observateurs et j’ai trouvé dans l’estomac de ces sauriens des anguilles et des poissons de fond qu’il ne leur est pas possible de prendre en vitesse.
Pour s’emparer des oiseaux aquatiques, le mamba nage doucement parmi les herbes et s’embusque immobile au milieu des roseaux et des feuilles de nénuphar parmi lesquelles on ne distingue pas l’extrémité de son museau qui, seule, émerge à la surface de l’eau. Il attend ainsi patiemment, souvent pendant des heures, qu’un volatile guidé par sa mauvaise chance vienne se poser à proximité, tente alors de le saisir d’un formidable coup de gueule et, s’il a réussi, l’avale d’un trait. Le claquement puissant de ses mâchoires retentissant soudain sur la calme surface d’un lac ou d’un étang et les mille cris d’effroi, de colère et de haine dont accueillent ce bruit les oiseaux innombrables des roseaux et des rives, forment alors un concert d’une sauvage grandeur, une des choses les plus émouvantes qu’il m’ait été donné d’entendre.
(À suivre.)
Perrier de la Bathie.

Bulletin de l’Académie malgache


L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €

1 octobre 2014

Il y a 100 ans : Les crocodiles malgaches (4)

(Suite.)
C’est dans cette chambre circulaire que le crocodile passe la plus grande partie de la saison fraîche, sans d’ailleurs qu’il y soit plongé en léthargie, car il suffit d’un beau jour pour qu’il en sorte et vienne s’étaler paresseusement sur sa plage. Il n’y est pas seul d’ailleurs et bien souvent en commensal, une tortue d’eau douce, que maître crocodile avale bien lorsqu’elle est jeune mais que sa carapace lui fait ensuite respecter, vient cohabiter avec lui. Ces tortues, en effet, ayant des mœurs analogues, profitent de ce gîte si sûr et il arrive parfois que son propriétaire y repose sur un vrai lit de tortues endormies. Les Sakalaves de l’Ouest n’ignorent rien de cette étrange association et ce sont eux-mêmes, au cours d’une chasse aux tortues, qui m’ont fait pour la première fois connaître la curieuse habitation du mamba et ses hôtes divers.
Le crocodile malgache ne mange presque pas pendant tout le cours de la saison fraîche. La chasse alors n’étant guère fructueuse et la température plus basse rendant ses mouvements plus lents, il passe ce moment de l’année à sommeiller immobile dans son antre, n’en sortant que les beaux jours pour venir faire au soleil d’interminables siestes. C’est sans doute pour tromper la faim et calmer les affres d’un si long jeûne qu’il engouffre alors les galets de quartz et les matériaux hétéroclites que j’ai trouvés dans tous les estomacs de crocodile que j’ai ouverts en cette saison.
Dès les premières chaleurs, dès que les premiers orages de la fin de septembre ou du commencement d’octobre ont troublé l’eau des torrents, il s’éveille et se met furieusement en chasse. Le gibier qu’il poursuit est très varié, mais ses moyens d’action sont en somme limités, et, par suite, les ruses qu’il doit employer sont sans nombre. La plupart de ses proies, les plus petites, celles qu’il avale toutes rondes et toutes vives, habitent l’eau, son élément de prédilection, celui où il peut déployer toute sa puissance et toute sa force. Ce sont des tortues, de jeunes crocodiles, des poissons et des oiseaux aquatiques. Tortues et crocodiles ne sont des proies faciles que lorsque ces animaux sont très jeunes. Plus tard, les longues dents des uns et l’épaisse carapace des autres leur ôtent toute comestibilité.
(À suivre.)
Perrier de la Bathie.

Bulletin de l’Académie malgache


L'intégrale en un livre numérique (un volume équivalant à 734 pages d'un ouvrage papier), disponible en deux endroits:
  • Lulu, intermédiaire habituel de la Bibliothèque malgache, au format epub - sans couverture: 6,99 €
  • Amazon, qu'il est inutile de présenter, au format Kindle (Calibre, un logiciel gratuit, permet de convertir aisément en epub si on ne possède pas de liseuse spécifique): 7,49 €