15 décembre 2017

22 - La peste à Madagascar (1921)

La peste

La peste tend à disparaître de Tamatave. Avant-hier, il n’y avait ni cas nouveau, ni décès. Hier, deux cas seulement, dont un tirailleur qui avait été vacciné et qui actuellement va aussi bien que possible. Le second cas est un commandeur des canaux du Nord.
On persiste à croire que si, dès le début de l’épidémie, le vaccin était arrivé en quantité suffisante, le fléau serait en ce moment-ci complètement enrayé.
Le principal foyer d’infection où il y a eu le plus de cas de peste est le village d’Antanamakoa près de Tanio, aussi l’Administration a décidé de brûler complètement les cases de ce village et d’en construire de nouvelles, mieux aérées et plus confortables. Ce travail coûtera au Fanjakana 20 000 francs environ.
Étant donné la décroissance de la peste à Tamatave, un grand nombre de personnes voudraient voir lever la quarantaine ces jours-ci. En supposant qu’il ne se produise plus de cas, la quarantaine ne pourra être supprimée que lorsque les immeubles contaminés auront été désinfectés ou brûlés.
Le Tamatave
Samedi 26 mars 1921.

Le cordon sanitaire

On va enfin le reporter plus loin ; il va englober les régions de Melville et de l’Ivoloina, ce qui permettra aux affaires de reprendre en partie, et tirera beaucoup de gens de leur isolement.

On ne passe pas

Plusieurs indigènes ayant tenté de franchir le cordon ont été arrêtés par les sentinelles apostées. D’autres auraient réussi à le passer en cachette.
Le Tamatave
Mercredi 30 mars 1921.

Les bienfaits de la peste

La population tananarivienne a une frousse bleue de la peste de Tamatave. Or il existe des gens à Tamatave qui souhaitent que la peste dure tout comme pendant la guerre certains fournisseurs de l’État auraient désiré que les hostilités ne prissent jamais fin.
C’est que, par suite du cordon sanitaire, les indigènes, obligés de gagner leur vie à Tamatave même, viennent en foule demander du travail aux vazaha qui ont de la main-d’œuvre tant qu’ils en désirent et dont quelques-uns se voient obligés de refuser du travail.
Il est vrai de dire que cet encerclement a des inconvénients d’un autre côté.
Le Tamatave

Samedi 2 avril 1921

Extrait de La peste à Madagascar 1898-1931, un livre numérique de la Bibliothèque malgache disponible dans toutes librairies proposant un rayon ebooks (2,99 €) et, à Antananarivo, à la Librairie Lecture & Loisirs (9.000 ariary).

14 décembre 2017

21 - La peste à Madagascar (1921)


La peste (2)

(Suite et fin.)
Tel est bien loin d’être notre cas, car on a pu remarquer que, parmi plusieurs individus habitant une même maison, un ou deux seulement étaient atteints, et que tous les autres étaient indemnes, et ils le sont encore d’ailleurs. On a vu aussi que, parmi des indigènes logeant dans un même local, plusieurs présentaient les symptômes de la maladie, mais qu’ils ne continuaient à se manifester que chez l’un d’eux, les autres n’éprouvant plus rien dans la suite.
Tout cela porte à croire que les bacilles de la maladie sont bien répandus dans toute la ville, mais que par suite d’une longue incubation sans doute, ils ont perdu beaucoup de leur virulence, de sorte qu’ils ne déterminent la maladie que dans les terrains propices, c’est-à-dire chez les gens qui y sont sujets, et qu’ils n’ont qu’une action très faible ou nulle chez les autres.
Malgré le peu de violence de l’épidémie, on n’en prend pas moins des mesures énergiques. Tous les bâtiments où des cas se sont produits sont désinfectés, plusieurs ont été ou seront brûlés. Une commission d’évaluation déterminera auparavant le prix de l’immeuble et des objets détruits.
Il y a lieu de remarquer que c’est dans des cases d’Indiens que le fléau s’est déclaré, tout comme en 1898. Seulement, à cette époque, les Indiens étaient cent fois moins nombreux qu’à présent, et n’occupaient pas la formidable quantité d’immeubles qu’ils détiennent à l’heure actuelle. Or il est à remarquer quelle prise facile ces gens offrent aux épidémies de peste comme cela a pu se constater dans l’Inde même, à Maurice et ailleurs. En 1898, en effet, les Indiens furent les premiers contaminés ; il en mourut une très forte proportion, et à la suite de cela, toutes leurs marchandises furent jetées à la mer, car c’était bien là que le bacille de la peste pouvait se développer à son aise. D’après de vieux Tamataviens, nous serions de la sorte menacés d’avoir comme à Maurice la peste à l’état latent. Mais si on voulait à l’heure actuelle procéder à semblable opération, se doute-t-on du travail monstre et de la dépense fantastique que cela occasionnerait ? Il n’y aurait pas d’autre ressource que de se contenter de désinfectants. C’est à la science médicale de se prononcer sur leur efficacité.
Le Tamatave

Mercredi 16 mars 1921.

Extrait de La peste à Madagascar 1898-1931, un livre numérique de la Bibliothèque malgache disponible dans toutes librairies proposant un rayon ebooks (2,99 €) et, à Antananarivo, à la Librairie Lecture & Loisirs (9.000 ariary).

12 décembre 2017

20 - La peste à Madagascar (1921)


La peste (1)

Lorsque cette phrase : « La peste est à Tamatave » est prononcée en dehors de notre ville, immédiatement s’évoque la vision de gens affolés, de rues désertes, de boutiques fermées, de charrettes pleines de cadavres, d’ensevelissements à la hâte, et de tout le tableau dramatique qui accompagne le passage d’une épidémie de peste.
Or, nous nous rappelons bien qu’il y a deux mois, la situation sanitaire de Tamatave était épouvantable : les décès survenaient coup sur coup, et pourtant, nous n’avions pas d’épidémie. Au contraire, ces derniers temps, les décès d’Européens et assimilés sont devenus rares, ce qui faisait dire à un Tamatavien : « Je trouve que la situation sanitaire s’est considérablement améliorée depuis que nous avons la peste. »
Ne nous hâtons pas cependant de crier victoire, car nous ne pouvons pas présager le dénouement de cette épidémie qui, à part 3 ou 4 cas, n’a jusqu’ici touché que des indigènes. En réalité, elle a fait son apparition il y a déjà 3 mois, et ce n’est que ces derniers temps qu’on l’a signalée, depuis que des non-indigènes ont été atteints ; autrement, elle n’aurait peut-être pas attiré l’attention.
On dit que le point de départ de l’épidémie serait dans la maison de l’adjudant-chef où des cas antérieurs ont été constatés à des époques déjà lointaines. Mais on oublie que ce n’est là ni le premier cas ni le premier décès, et que les cas qui se produisent ne vont pas de proche en proche, mais se déclarent successivement dans des endroits fort distants les uns des autres : Tanambao, Pointe Hastie, Ambodimanga, rue du Commerce, rue Nationale. Les uns disent qu’elle vient de l’étranger avec des rats logés dans certain produit ; les autres qu’elle existait à Tamatave depuis de longues années et qu’elle s’est réveillée à présent. Chacune de sa version a sa part de vraisemblable.
Dans tous les cas, on s’accorde à dire que pour une peste ses ravages ne sont pas bien terribles ; ils sont encore bien moins rapides que ceux de la grippe espagnole qui sévit ici il y a deux ans. Or une épidémie de peste dans l’espace de temps que dure la nôtre enlève d’ordinaire une partie de la population.
(À suivre.)
Le Tamatave

Mercredi 16 mars 1921.

Extrait de La peste à Madagascar 1898-1931, un livre numérique de la Bibliothèque malgache disponible dans toutes librairies proposant un rayon ebooks (2,99 €) et, à Antananarivo, à la Librairie Lecture & Loisirs (9.000 ariary).

11 décembre 2017

19 - La peste à Madagascar (1921)


Le mal qui répand la terreur

La peste, ou du moins ce qu’il était convenu d’appeler de ce nom, est en décroissance à Tamatave, à en juger d’après les bulletins sanitaires.
Les autorités ont pris avec énergie les mesures qu’on prend en pareille circonstance. Un cordon sanitaire englobant les régions de l’Ivondro et de l’Ivoloina a été établi ; 300 tirailleurs sont venus de Tananarive pour le renforcer. Des avis que tout le monde lisait attentivement ont été affichés en ville pour indiquer les mesures individuelles que chacun devait prendre afin de se protéger. Une inspection minutieuse des habitations sera faite en vue de vérifier s’il n’y existe pas de foyer propre à la multiplication des microbes. Des mesures seront prises en vue d’assurer normalement le ravitaillement de la population. Un lazaret sera établi à Ivondro où se tiendra un docteur et où les gens devant se rendre à Tananarive resteront 5 jours en observation.
Le pot peste est un nom générique désignant différentes maladies de nature essentiellement épidémique. Le mal débute par un malaise général, anéantissement qui force le malade à s’aliter, puis surviennent de la fièvre, des vomissements, de la diarrhée, des hémorragies, parfois des convulsions. Vers la fin de la maladie, si le malade n’a pas succombé auparavant, se montrent des engorgements ganglionnaires ou bubons aux aisselles, au cou, etc. Les taches rouges ou pétéchies annoncent une terminaison funeste. Contre cette maladie, il n’existe guère de remède efficace. On peut toujours prévenir la maladie au moyen d’injections virulentes.
Les individus de race blanche passent pour avoir contre ce fléau une immunité plus grande que les gens de couleur.

Situation sanitaire du 9 au 10 mars à 8 heures du matin.
Cas nouveaux : Européens, créoles, asiatiques, néant ; Indigènes hospitalisés à Tanambao, 3
Décès : Européens, créoles, asiatiques, néant ; Indigènes hospitalisés à Tanambao, 1 ; en dehors de l’hôpital à Antanamakoa, 1

Du 10 mars 8 heures du matin au 11 mars 8 heures du matin.
Cas nouveaux : Européens, assimilés et asiatiques, néant ; Indigènes hôpital indigène, 2
Décès : Européens, assimilés et asiatiques, néant ; Indigènes, hôpital indigène, 2 ; ambulance militaire, 3
Le Tamatave

Samedi 12 mars 1921.

Extrait de La peste à Madagascar 1898-1931, un livre numérique de la Bibliothèque malgache disponible dans toutes librairies proposant un rayon ebooks (2,99 €) et, à Antananarivo, à la Librairie Lecture & Loisirs (9.000 ariary).

8 décembre 2017

18 - La peste à Madagascar (1914-1915)


On a craint la peste à Tamatave

Nos compatriotes de Tamatave ont éprouvé une émotion bien légitime vers la mi-mars.
Le bruit s’était en effet répandu qu’un cas de peste venait d’être constaté dans la boutique d’un Chinois.
Le dernier courrier de Maurice avait amené plusieurs fils du Céleste Empire qui, avec les autres passagers, avaient été envoyés en quarantaine dans l’îlot Prune.
Or, rien de suspect ne s’étant révélé au cours de cette quarantaine, les nouveaux débarqués avaient été autorisés à séjourner dans la ville.
Les deux jours suivants, le Chinois en question vint passer la visite médicale à la mairie, mais le troisième jour on ne le vit pas.
Le médecin se rendit aussitôt à son domicile, et le trouva malade. Un certificat du docteur d’Emmerez, le déclarant atteint d’insolation, ne fut pas jugé suffisant, et le médecin municipal le fit immédiatement enlever de crainte qu’il fût atteint de la peste.
Les porteurs, les garde-malades et tous ceux qui avaient approché le malade furent immédiatement désinfectés, ainsi que la case où il avait séjourné.
Enfin on reconnut, avec un véritable soulagement, que sa maladie n’avait rien de commun avec la peste.
Cet incident a eu, du moins, pour effet de tirer de sa léthargie la commission d’hygiène de Tamatave. Elle va s’occuper de faire disparaître nombre de tanières infectes où vivent entassés d’innombrables Asiatiques, qui causent de légitimes inquiétudes à nos compatriotes.
Le Courrier colonial
Mardi 28 avril 1914.

Marchandises de Maurice

Il a été reçu de Maurice par le Djemnah des grains secs, du poisson salé et des ingrédients.
Est-il prudent d’admettre l’introduction, sans la moindre désinfection, de ces sortes de marchandises qui proviennent de l’Inde et qui ont séjourné à Maurice alors que la peste sévissait dans cette île ?
La Dépêche malgache
Samedi 3 avril 1915.

La peste à l’île Maurice

Le vice-consul de France à Port-Louis fait connaître à Madagascar que, du 26 décembre 1914 au 1er mars 1915, il a été constaté à l’île Maurice vingt cas de peste, dont dix-neuf se sont terminés fatalement.
Le dernier cas de cette maladie a été reconnu le 15 janvier dernier.
Les patentes de santé délivrées par ce poste sont ainsi libellées : « L’état sanitaire du pays est satisfaisant. »
Les Annales coloniales

Samedi 15 mai 1915.

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7 décembre 2017

17 - La peste à Madagascar (1914)


Madagascar et la Réunion menacés de la peste

Les mesures de défense que nos colonies de Madagascar et de la Réunion sont obligées de prendre contre les provenances pesteuses de l’île Maurice deviennent vraiment onéreuses. Récemment encore, quatre personnes venant à la Réunion par un paquebot des Messageries Maritimes, il fallut débarquer à un débarquement en haute rade, conduire les suspects au lazaret, etc. L’île Maurice, grâce à l’insouciance de l’administration britannique, est devenue le rendez-vous de toutes les pestes asiatiques : le déboisement, l’absence de mesures prophylactiques contre les innombrables Hindous, toujours sales, toujours malsains, et toujours plongés dans les cours d’eau réduits, en été, à des filets bourbeux parce qu’aucune ombre ne les protège contre les rayons du soleil, ont fait de cette colonie, considérée autrefois comme un sanatorium, l’un des points les plus dangereux du globe au point de vue sanitaire.
L’administration anglaise, qui depuis la conquête en 1810, a l’idée fixe d’anéantir l’élément français existant dans l’île, et de la transformer en une dépendance de l’Inde, ne fait rien, ou presque rien, pour enrayer le mal.
La peste a éclaté à la Réunion, elle a été jugulée en trente jours. À Madagascar, l’administration n’a pas hésité à faire incendier plusieurs immeubles pour enrayer un commencement de peste importé de l’île Maurice.
Mais la menace reste constante, et nos compatriotes de la Réunion et de Madagascar réclament la suppression du service des Messageries Maritimes entre leurs îles et Maurice. Il faudra bien en venir là si nos amis, les Anglais, continuent à se livrer avec tant de sollicitude à la culture des microbes en vue de l’exportation.
Le Courrier colonial
Mardi 13 janvier 1914.

Nouvelles et informations

Le vice-consul de France à Port-Louis fait connaître que du 28 décembre 1913 au 13 février 1914, il a été constaté à l’île Maurice vingt-neuf cas de peste bubonique dont dix-neuf se sont terminés fatalement et un cas mortel de pneumonie pesteuse.
Durant cette période, il n’a été reconnu aucun cas de variole.
Journal officiel de Madagascar et Dépendances

Samedi 28 février 1914.

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6 décembre 2017

16 - La peste à Madagascar (1907)


Situation sanitaire

Il paraît que c’est très sérieux : la peste a officiellement quitté nos murs. Ce qui le prouve péremptoirement, c’est qu’un ancien membre de la Commission sanitaire s’est empressé d’y rentrer, après trois mois de prudente absence. Il n’a pu s’empêcher de sourire quand, en plein centre du quartier général de l’épidémie, il retrouva intacte la légendaire masure frappée d’alignement, où gîtera longtemps encore son foyer domestique, malgré la colère motivée, dit-on, de grincheux voisins. Un Chinois, constitué gardien du premier étage de l’immeuble et de ses dépendances, a bien eu l’excellente attention de mourir de 29 courant et personne ne doutait que notre excellente Commission de salubrité saurait s’en émouvoir. Mais une méticuleuse autopsie a scientifiquement démontré que le cadavre de cet Asiatique était indemne du moindre microbe pesteux. Il en a été de même pour un Arabe, marchand d’opium au bazar. Quarante jours plus tôt, c’eût été une autre affaire !
C’était l’époque mémorable où l’on envoyait précipitamment au lazaret des pestiférés : une femme enceinte qu’un policier avait signalée comme atteinte d’une grosseur suspecte ; deux bourjanes trouvés ivres-morts sur la voie publique ; un pauvre petit gosse porteur d’un engorgement à l’aine, conséquence de la piqûre de son pied par une arête de poisson ! Il suffisait alors qu’un malade eut craché sur le plancher poussiéreux d’une maison pour que celle-ci et toutes ses voisines fussent condamnées à une impitoyable destruction… N’est-ce pas l’histoire exacte de la démolition du quartier Antoni ?
Si les temps sont changés, il faut nous en réjouir, que diable ! et ne pas s’arrêter à de futiles doléances aussi inutiles que rétrospectives !
Le Docteur Tant Pis et le Docteur Tant Mieux nous donnent l’exemple des sages conciliations ; ils sont pour une fois tombés d’accord et le Conseil d’hygiène a pu, enfin, demander par dépêche au Gouvernement Général la levée de la quarantaine et la suppression du cordon sanitaire. On attend d’un moment à l’autre la bonne nouvelle.
Dernière heure. – La quarantaine a été levée, à compter du dimanche 3 novembre.
L’Action à Madagascar (Majunga)

Samedi 2 novembre 1907.

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5 décembre 2017

15 - La peste à Madagascar (1907)


Bulletin de la peste

L’état sanitaire s’est si subitement et nettement amélioré qu’il est enfin permis d’entrevoir la fin prochaine de l’épidémie. Aucun nouveau cas n’a été enregistré depuis dimanche et les esprits les plus pessimistes commencent à se tranquilliser. Les commissions d’hygiène et de salubrité, avec un zèle utile encore qu’il ne soit pas unanimement approuvé, redoublent de précautions pour nous épargner une reprise du fléau. Vingt-cinq constructions sordides qui étaient une lèpre pour notre cité ont été condamnées cette semaine.
Ceci ne nous dispense aucunement, bien au contraire, de présenter quelques critiques de détails étranges qui nous sont signalés.
Il paraît que les effets de literie ayant servi à des malades européens entrés en traitement, voire même décédés à l’hôpital, au compte de la peste, n’ont pas été détruits. On se serait bénévolement contenté de les passer à l’étuve de désinfection, après une promenade en voiture dans les rues de la ville et un stationnement d’environ une journée sur la voie publique !!! Il nous est même affirmé que le véhicule employé au transport des cadavres… et malades, depuis le début de l’épidémie, n’a jamais été désinfecté.
L’autorité militaire, embarrassée pour caserner les 280 tirailleurs sénégalais arrivés par le Mangoro en supplément d’effectifs, a été obligée de faire camper sous des abris en feuillage une partie du contingent de la garnison, d’autant qu’il a fallu procéder récemment au Rova à des mesures de salubrité.
Cet état de choses, qui menace de durer jusqu’à l’époque des pluies, est on ne peut plus déplorable et on ne sait trop comment y remédier, même provisoirement.
Il est écrit que, tout en nous trouvant sur place, nous n’aurons pas la joie d’être les premiers à annoncer la fin de la peste et à rassurer nos familles de la Métropole.
On lit en effet dans le Petit Journal de Paris, à la date du 28 août, la grosse nouvelle que voici :

Fin d’une épidémie
Tananarive, 27 août.
« L’épidémie de peste qui sévissait à Majunga a complètement disparu. »

Il est impossible de battre un pareil record d’informations ! Mais qui diable, à Tananarive, a eu intérêt à faire les frais de ce câblogramme de divination anormale ?
L’Action à Madagascar (Majunga)

Samedi 5 octobre 1907.

Extrait de La peste à Madagascar 1898-1931, un livre numérique de la Bibliothèque malgache disponible dans toutes librairies proposant un rayon ebooks (2,99 €) et, à Antananarivo, à la Librairie Lecture & Loisirs (9.000 ariary).

4 décembre 2017

14 - La peste à Madagascar (1907)


Bulletin de la peste

Cette semaine a été particulièrement fatale. On a enregistré des victimes de l’épidémie dans tous les quartiers et faubourgs de Majunga, y compris le Camp du Rova, demeuré indemne jusqu’alors. La statistique signale douze cas, dont deux Européens, et huit décès. Pareille recrudescence du mal semble avoir jeté un peu d’affolement dans les commissions et conseils sanitaires. L’incohérence et le désarroi des mesures prises commencent à être vivement commentés par le public.
Nous nous garderons bien d’émettre à la légère une opinion mais il nous paraît qu’après deux mois d’expériences et de tâtonnements, certaines fautes d’incurie ou d’impéritie ne devraient plus être commises comme au début du fléau.
Il est inconcevable qu’on n’ait pas encore trouvé le moyen d’arroser les rues au moins à l’eau de mer, ni songé à améliorer le service des vidanges qui n’a jamais été aussi exécrable. D’autre part, les employés à la désinfection continuent dangereusement pour la masse à aller manger et coucher à leur guise et sans plus de précautions dans les quatre coins de la ville. Faute de cases d’isolement aménagées pour Européens au lazaret d’Amboboka, les malades de cette catégorie sont toujours traités à l’hôpital. Il ne faut donc pas s’étonner que tout aille de mal en pis.
Nous croyons savoir qu’une notable partie de la population prépare une supplique de protestation à l’adresse du Gouvernement général où sera posée, en même temps qu’une demande de crédits très opportune, la question de la prohibition de l’immigration asiatique.
Enfin, des malandrins se livrent avec trop de liberté aux exploits les plus audacieux. Ils ouvrent de nuit tous les parcs du bétail de boucherie qu’ils chassent en dehors du cordon sanitaire à la merci de complices avisés et mettent ainsi en danger le ravitaillement de Majunga.
Il serait temps de réprimer énergiquement tous ces désordres.
L’Action à Madagascar (Majunga)

Samedi 21 septembre 1907.

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3 décembre 2017

13 - La peste à Madagascar (1907)


Lettre d’Analalava

L’Action du 10 août dit avec justesse qu’à l’occasion de l’épidémie, la haute administration n’a pas hésité à s’engager dans de terribles responsabilités.
Celle-ci n’ignorait pas, en effet, que plusieurs boutres avaient quitté la rade de Majunga avec patente nette les 25, 26 ou 27 juillet, bien que l’attention des médecins eut été appelée, au moins dès le 23 du même mois, sur des cas suspects de peste.
Je vous signale entre autres le boutre Oussény appartenant à l’Indien Abdallah Achimo qui s’en vint tranquillement de Majunga à Analalava trois ou quatre jours après la première victime connue de l’épidémie. Il était chargé d’Asiatiques, hommes, femmes et enfants qui fuyaient le fléau avec leurs bagages pour se réfugier chez leurs amis et congénères d’ici.
Quand les services d’Analalava furent enfin prévenus officiellement, tous avaient déjà débarqué, en même temps que les marchandises contaminées, et donnaient en ville d’alarmantes nouvelles de Majunga !
L’autocrate Totor Ier, en quittant Majunga le 28 juillet sur La Rance, sans tenir compte des règlements d’utilité publique, a prouvé, une fois de plus, son outrecuidant esprit de despotisme. En toutes circonstances et au mépris des plus graves responsabilités, il impose avec cynisme ses capricieuses volontés. Le ministre de la Marine et le ministre des Colonies devraient bien appliquer la peine du talion à ce gouverneur qui donne de si fâcheux exemples de manquements à l’ordre général quand il poursuit avec la plus implacable et parfois la plus inhumaine des sévérités les anodins écarts des petits employés placés sous sa coupe.
N’a-t-il pas imposé, au surplus, avec sa morgue coutumière et impériale, son fils, l’aiglon, sous-officier en activité de service, à la table du commandant de La Rance ? Beau sujet de méditation, en vérité, pour ceux qui n’ont pas oublié les rigueurs de la discipline, ni désappris les règles formelles de la hiérarchie militaire : un sous-officier admis à prendre ses repas aux côtés d’un capitaine de frégate, commandant d’un navire de l’État !!! Les officiers du bord n’ont-ils pas été légitimement mortifiés, devant tout l’équipage, d’une si brutale entorse aux convenances usuelles ?
K. Bondos,
Sapeur mineur à Analalava.

L’Action à Madagascar (Majunga)

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2 décembre 2017

12 - La peste à Madagascar (1907)


Isolement fictif et désinfection capricieuse

À la date du 18 août, un nouveau protestataire du lazaret de Katsépé nous prie d’insérer les réflexions suivantes :
« Je suis à me demander, avec mes compagnons d’infortune, si la quarantaine qu’on nous a fait subir n’est pas une fumisterie de mauvais goût. En tout cas, cela ne paraît pas sérieux pour un sou. »
Les personnes qui avaient accompli leur stage d’observation du 13 au 17 inclus étaient réputées immaculées et pouvaient par suite se diriger sur un autre point non contaminé, hors du périmètre du port de Majunga. Or, de nouveaux cas suspects sont venus, le 17 au soir, qui sont entrés de suite en communication avec ceux qui allaient être émancipés le lendemain. Était-il impossible d’empêcher les poignées de main et les accolades entre les deux groupes ? Évidemment non ; non seulement rien n’a été fait pour contrarier ces relations mais les derniers internés mangeaient le soir même en compagnie et à la même table que les anciens ; certains arrivants cohabitaient dans les mêmes locaux que les partants !
Parmi ces derniers, une dame racontait le fait suivant ; l’étuve de Majunga venait de retenir à la désinfection un petit paquet contenant du linge de nuit et de rechange qui sortait du blanchissage, tandis que personne ne s’était inquiété des vieux vêtements de laine et coton qu’elle portait au même moment !
D’autre part, un négociant étranger a été victime de la plus imprévue des mésaventures. On sait que, pour chaque repas pris en dehors de la période réglementaire, les pensionnaires du lazaret sont tenus d’établir un bon. Notre homme, dont l’argent de poche tirait à sa fin, eut l’idée d’acheter pour six sous de pain et une bouteille de Vichy, afin d’économiser un repas avant de s’embarquer. Grande fut sa surprise de se voir impérieusement mis en demeure de régler intégralement ce déjeuner qu’il n’avait pas pris et pour lequel le cantinier n’avait reçu aucun bon. Les protestations de l’intéressé et les nôtres ne purent arrêter ce coup de carte forcée !
Faites d’avance des trous à vos ceintures ; mais gardez-vous bien d’apporter des lunettes à verres grossissants, vous pourriez avoir mal au cœur.
Un voyageur affamé.
L’Action à Madagascar (Majunga)

Samedi 24 août 1907.

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1 décembre 2017

11 - La peste à Madagascar (1907)


La peste

Samedi dernier, 3 août, on a enfin commencé la période des mesures énergiques. Depuis, toute case contaminée et dont la désinfection n’est pas jugée praticable par la Commission de salubrité est rasée de fond en comble. Les meubles vermoulus, les vieux effets d’habillement et de literie et tous les détritus, matières ou objets suspects de pouvoir véhiculer les germes morbides sont impitoyablement voués à l’incinération sur les places publiques, soigneusement gardées. Aussi n’a-t-on constaté cette semaine aucune recrudescence inquiétante de l’épidémie. En moyenne, deux ou trois cas au plus se déclarent quotidiennement et un ou deux décès seulement les suivent.
Si les médecins avaient été pourvus de sérum frais, la peste aurait déjà été vaincue. Figurez-vous que l’hôpital ne possédait que du sérum de 1902, dont on n’osa pas se servir, et celui que Tananarive vient d’envoyer date de… 1903 !!! La haute administration a de terribles responsabilités à endosser. Signalons en passant qu’un Anglais qui fut empêché de partir avec son boutre le 28 juillet, à sept heures du matin, par l’autorité sanitaire – alors que le Gouverneur Général put quitter la rade le même jour à 9 heures – intente un procès à la colonie, procès susceptible de complications diplomatiques.
La population européenne et bourbonnaise n’a pas été atteinte jusqu’à ce jour : le fléau choisit ses victimes dans les quartiers où la malpropreté règne en souveraine maîtresse.
MM. les Indiens se sont empressés d’organiser, contre les précautions d’ordre public, un système de réaction qui veut être ingénieux et qui n’est que criminel. Dès qu’un des leurs tombe malade, tous ses congénères, comme lui-même, observent un religieux silence. Quand le mal leur paraît irrémédiable, le patient quitte sa demeure et se traîne dans quelqu’endroit public où la police vient le ramasser tandis que des parents et amis charitables s’évertuent à cacher ses effets et son mobilier.
Quand la victime décède avant de pouvoir évacuer son habitation, les mêmes parents et amis cherchent même à faire disparaître et enterrer subrepticement le cadavre ! La police est sur les dents pour déjouer ces misérables combinaisons.
L’Action à Madagascar (Majunga)

Samedi 10 août 1907.

Extrait de La peste à Madagascar 1898-1931, un livre numérique de la Bibliothèque malgache disponible dans toutes librairies proposant un rayon ebooks (2,99 €) et, à Antananarivo, à la Librairie Lecture & Loisirs (9.000 ariary).