30 mai 2014

Il y a 100 ans : Une cité de lépreux (5)

(Suite.)
Ils appelaient fady certains aliments auxquels ils attribuaient superstitieusement des vertus malignes. Ainsi, il pouvait être de tradition dans une famille de ne pas manger de poule parce que la poule vous y portait malheur, et les membres de cette famille ne mangeaient dès lors jamais de poule. La poule, pour eux, était fady ! Ou bien, quelqu’un, un jour, croyait avoir été indisposé par un plat de riz et n’avait plus touché au riz depuis ce jour-là. Le riz, pour lui, était fady ! Ou bien encore un troisième avait perdu de l’argent après avoir mangé d’un fruit, et jamais, lui non plus, n’avait plus goûté de ce fruit. Ce fruit, pour le troisième, était fady ! Et des multitudes de nourritures différentes, les unes pour les uns, les autres pour les autres, étaient ainsi fady pour des multitudes de gens… Or, un jour, un homme et une femme s’étaient mariés, quand ils s’apercevaient que tout ce que mangeait le mari était fady pour la femme et que tout ce que mangeait la femme était fady pour le mari. Grand désappointement ! Ils cherchaient alors des plats de conciliation et mettaient l’un et l’autre toute leur bonne volonté à en trouver, mais n’y parvenaient pas. Ils finissaient par divorcer, profondément désolés !
Le mariage malgache, au surplus, n’a absolument rien de sévère. Si l’on veut trouver là-bas une institution véritablement sérieuse, imposant vraiment des devoirs dont on ne se moque pas, il faut la chercher ailleurs, et la plus respectée de toutes, la plus sacrée et même la plus terrible était, à Anbatoabo, celle des « Frères de Sang ».
Avec tout un ensemble de rites et d’évocations, les Frères de Sang se promettaient l’un à l’autre une fraternité éternelle et s’enchaînaient pour la vie par des liens indissolubles. Ils adjuraient d’abord solennellement les Esprits de les frapper de tous les maux, et même de la mort, s’ils ne respectaient pas leurs promesses. Les plus effrayantes malédictions étaient formulées ensuite contre l’infidèle, et chacun, à la fin de la cérémonie, buvait une goutte du sang de l’autre. Ces Frères, après cela, se devaient toujours aide en tout, et l’on sait à quelles tragédies devaient quelquefois aboutir ces serments.
(À suivre.)

Le Gaulois


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29 mai 2014

Il y a 100 ans : Une cité de lépreux (4)

(Suite.)
Tous ces pauvres gens, et les plus malades comme les autres, étaient doux et gais, complaisants, faciles, et légèrement malicieux. Ils étaient aussi très intéressés, doués du sens du commerce, et tout remplis d’innombrables superstitions, se figurant que les âmes de leurs parents morts habitaient les corps des gros serpents, et les traitant dès lors avec d’infinis égards, afin de ne pas risquer de mécontenter un vieil oncle ou un vieux cousin. Dans chaque village, le chef de la tribu tenait un peu à la fois du maire, du juge de paix et du directeur d’exploitation agricole. Il rendait la justice, intervenait dans les querelles, attribuait à chacun sa part de terre à cultiver, et le défrichement du sol et sa culture constituaient, en effet, la grande occupation de la colonie. Elle était naturellement la fonction des hommes, pendant que les femmes pilaient le riz, faisaient le dîner, tissaient les nattes ou les paniers, surveillaient les poules ou chassaient les sauterelles. Quelques-unes, cependant, s’employaient aussi dans la campagne, et notamment une lépreuse qui ne marchait plus que sur les genoux. On la voyait chaque jour s’en aller à quatre pattes, sa pioche entre son menton et sa poitrine, et se traîner ainsi à un kilomètre pour y travailler son coin de brousse.
Quant aux soins du ménage, ils n’existaient pas. Jamais, ou presque jamais, une case n’était nettoyée, et jamais non plus les vêtements n’étaient lavés, excepté lorsqu’on vous les avait donnés. Peut-être alors par superstition, ou peut-être par une naïve délicatesse, et pour mieux pouvoir les conserver, on lavait ceux-là, mais ceux-là seulement.
— Mais pourquoi ne lavez-vous pas tous ces lambas ? demandaient constamment les Sœurs.
— C’est inutile, leur était-il invariablement répondu, on ne nous les a pas donnés !

*

À l’ombre de ses cases et de ses eucalyptus, cette étrange et touchante cité de lépreux n’était pas, on le devine, sans avoir ses comédies et ses drames. Et quelles singulières comédies ! Quels drames également singuliers !
(À suivre.)

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28 mai 2014

Il y a 100 ans : Une cité de lépreux (3)

(Suite.)
L’horrible mal, cependant, les ronge toujours. La jambe ou le bras, entamés à leur tour, disparaissent aussi peu à peu. D’autres fois, c’est le visage qui s’en va de même, ou l’épaule, ou bien la poitrine. Quelques-uns, à la longue, ne sont plus littéralement que les deux tiers d’un homme ou d’une femme. Mais ils n’en continuent pas moins à se traîner dans les villages, où ils ne marchent plus parfois que sur les genoux ou sur des bâtons. On les voit encore se montrer ou se promener ainsi sous les toits de feuilles des cases et sous les ombrages des allées. Un vieux charpentier n’avait plus ni mains ni pieds, et ne pouvait plus faire son métier, mais pouvait encore danser, se faisait payer ses danses, et gagnait sa vie en dansant et en chantant. Il s’appelait Ibésa, se soutenait sur un grand bâton plus haut que lui, portait des plumes sur la tête, une queue de vache au menton en guise de barbe, avait une excellente figure de vieux noir attendri et gai, était poète, et mettait sa propre histoire en complaintes. Il chantait et il dansait ses malheurs !

*

Chaque village était habité par une tribu, et chaque tribu ne comptait pas que des lépreux, mais il y en avait un ou plusieurs dans chaque famille. Tantôt les parents l’étaient mais les enfants ne l’étaient pas, et tantôt, au contraire, le mal épargnait les parents mais atteignait les enfants. Les uns, et c’était le plus grand nombre, n’en étaient touchés qu’à un certain âge, d’autres en étaient frappés tout jeunes, d’autres ne l’étaient jamais, et tous, dans chaque famille, contaminés ou non, vivaient indifféremment ensemble. Tous les matins, les Sœurs se rendaient dans les cases pour y panser les impotents, soignaient un peu plus tard les moins malades au dispensaire, et le médecin colonial venait régulièrement faire son inspection. Le piroguier allait le chercher sur l’autre bord de la rivière, le passait, et le remmenait ensuite dans sa pirogue.

(À suivre.)
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27 mai 2014

Il y a 100 ans : Une cité de lépreux (2)

(Suite.)
Qu’étaient les mœurs, les sentiments, les occupations, les misères, la vie et la physionomie des pauvres habitants de cette cité de la lèpre dont le nom seul nous paraît déjà un cauchemar, malgré le tableau bucolique de ses cases toutes chevelues de feuilles, sous ses larges allées ombragées de grands arbres ? Les lettres privées des admirables Sœurs vouées au salut et au soulagement de ces malheureux ne nous en laissent pas ignorer grand’chose, par les détails simplement donnés, mais singulièrement caractérisés, qu’elles nous apportent.
La lèpre, d’abord, dans cette partie de Madagascar, ne produit pas l’effet d’horreur qu’elle nous cause, et qu’elle inspire dans d’autres régions de l’île. Très naïvement résignées, et possédant, peut-être sans le savoir, dans leur inoffensive sauvagerie, une grande philosophie de la misère humaine, ces primitives populations malgaches semblent un peu considérer l’effroyable maladie comme nous considérons le rhumatisme. Elles n’en sont pas épouvantées, et la lèpre, au surplus, sauf dans les cas extrêmes, n’offre pas en général, au moins dans ces pays-là, l’atrocité de légende que nous supposons. Le lépreux du Faravangana se désagrège insensiblement, petit morceau par petit morceau, sans que cela soit même trop visible, et s’arrange avec son affreux mal comme nous nous arrangeons avec l’asthme ou la goutte. Vous voyez un Malgache en qui rien ne vous frappe. En le regardant toutefois avec un peu d’attention, vous vous apercevez qu’il lui manque un doigt de pied ou un doigt de la main. C’est la lèpre ! Au bout d’un certain temps, tous les doigts de la main ou du pied seront tombés, puis le pied et la main eux-mêmes. Beaucoup de lépreux n’ont plus ainsi que des moignons, mais dont ils se servent avec une habileté surprenante. Ils marchent et travaillent comme les autres, vont et viennent, allument le feu, font la cuisine, tissent des nattes, fabriquent des instruments de musique, et en jouent. Et aucune douleur ! Leur chair ne sent même plus les brûlures. Seulement, ils ont toujours froid, et, pour un rien, prennent des pleurésies dont ils meurent !
(À suivre.)

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26 mai 2014

Il y a 100 ans : Une cité de lépreux (1)

La lèpre et les lépreux redevenus d’actualité ! Qui pouvait s’y attendre ? Et c’est cependant la vérité ! Paris, depuis quelques années, compterait plus de trois cents lépreux, le nombre en irait toujours croissant, et il en serait de même du reste de la France. Est-ce une importation de nos colonies ? Est-ce le résultat du véritable déluge d’étrangers de tous les climats sous lequel nous sommes à la veille d’être noyés ? Force a été récemment, quoi qu’il en soit, de se remettre, comme il y a des siècles, à combattre ce fléau renouvelé du Moyen Âge. À cette heure même, une commission instituée par le Ministère de l’Intérieur en étudie officiellement les moyens, et l’on n’en lira qu’avec un intérêt plus vif cette curieuse et émouvante histoire d’une léproserie de Madagascar dernièrement dévastée par un incendie.
Figurez-vous une presqu’île, baignée d’un côté par la mer, de l’autre par une large rivière, et couverte à perte de vue d’une forêt de palmiers et d’eucalyptus. C’était là, dans ce cadre d’ombrages vierges entourés d’eau, que Mgr Crouzet et l’abbé Lasne, avec l’encouragement du général Galliéni, et sur l’initiative de l’administrateur provincial, M. Bénévent, établissaient, en 1892 [sic], une véritable cité destinée à recueillir la population lépreuse de la colonie. On défrichait d’abord une inextricable brousse, on abattait des bois entiers, et l’on installait ensuite, sur leur emplacement devenu libre, le long d’avenues régulières bordées de grands eucalyptus, six villages de cases en palmier à épaisses toitures de feuillages, largement distantes les unes des autres. On bâtissait aussi une infirmerie, une chapelle, une école, un dispensaire, également en palmier et en feuillages, puis on donnait à chaque famille une case où il y avait des nattes pour y manger et y dormir, des ustensiles de ménage et trois pierres qui étaient le foyer. Des Sœurs de Saint-Vincent de Paul s’occupaient du dispensaire, de l’infirmerie et de l’école, un missionnaire desservait la chapelle, un médecin militaire dirigeait le service médical, un piroguier logé près de la rivière passait les allants et venants dans sa pirogue, et la brousse, dans la campagne, était à qui la cultivait. La léproserie d’Anbatoabo, dans le Faravangana, était fondée.
(À suivre.)

Le Gaulois


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24 mai 2014

Il y a 100 ans : Histoire d’un petit lépreux

Les Missions catholiques du 3 avril publient le touchant épisode qu’on va lire et qui est extrait d’une lettre de la supérieure de la léproserie de Marana, près Tananarive (Madagascar).
Tout dernièrement, on vint me prévenir qu’un tout jeune lépreux attendait à la porte et sollicitait la faveur d’être admis. J’allai à lui et je me trouvai en présence d’un pauvre petit garçon d’une dizaine d’années, presque nu, un bâton à la main et portant au cou un scapulaire et un chapelet. Il avait les mains et les pieds ensanglantés, car il avait marché un jour et demi et couché à la belle étoile, dans un champ de manioc. Il raconta qu’il n’avait pas connu son père et que sa mère, protestante, l’avait chassé de chez elle en voyant qu’il était frappé de la terrible maladie. Il avait été instruit et baptisé par un missionnaire catholique ; mais, du jour où il s’était vu atteint de la lèpre, il n’avait plus osé aller à l’école de la mission. Il avait vécu misérablement de quelques aumônes, chassé et rebuté par tout le monde. « Je faisais quand même ma communion du premier vendredi du mois, ajoutait-il ; jamais je n’aurais voulu la manquer. »
Un jour, le Père lui dit : « Tu es lépreux, mon pauvre petit ; si tu veux trouver des vraies mamans pour te soigner et pour t’aimer, va à Marana ; tu y trouveras des Sœurs missionnaires françaises qui te recevront ; mais c’est loin ! il te faudra beaucoup marcher. »
Il s’était bravement mis en route de suite, demandant son chemin et finissant par arriver à son but, mais mourant de fatigue et de faim. Sur lui, il avait quatre sous. Je lui demandai pourquoi, avec ces quelques sous, il n’avait pas acheté du manioc pour se nourrir, il me répondit : « Oh ! non, je ne voulais pas les dépenser. Je les apporte à la Sainte Vierge, à qui je les ai promis ! »
Le pauvre petit a enfin trouvé à la léproserie de Marana ce qu’il cherchait : des cœurs pour l’aimer et des mains charitables pour le soigner. N’est-ce pas touchant ?

La Croix


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23 mai 2014

Il y a 100 ans : La mise en valeur du pays Sihanaka à Madagascar

Il y a peu de temps encore, la région d’Ambatondrazaka se trouvait complètement en dehors du mouvement économique de Madagascar. Le manque de moyens et de voies de communication mettait les indigènes dans l’impossibilité de trouver des débouchés pour leurs produits agricoles et pour leur élevage, aussi ne récoltaient-ils que ce qui leur était personnellement nécessaire.
Préoccupé d’une telle situation, le gouverneur général a fait étudier un projet de travaux dont le but tend à relier cette région avec Tamatave, par deux grandes routes dont une directe, empruntant la falaise Sihanaka dans l’hinterland de Tamatave, l’autre, passant par Moramanga et formant une amorce du chemin de fer de Tananarive à la côte Est.
La vie économique de cette région s’est déjà sensiblement améliorée du fait du commencement des travaux.
Les cultures secondaires, telles que manioc, patates, haricots, etc., ont également pris un développement considérable.
La principale ressource du pays, l’élevage, qui, jusqu’ici, n’avait pu prendre d’extension pour les mêmes motifs, a acquis une importance très grande. L’étendue et la richesse des pâturages qui couvrent la plus grande partie du district favorisent d’ailleurs cette branche de l’activité économique, au point que le recensement du bétail qui, en 1901, accusait 41 878 animaux, en accusait 117 617 en 1907, et 256 721 en 1913.
Les marchés de Tananarive et de Tamatave, auxquels 12 080 bœufs sont nécessaires chaque année, pourront s’approvisionner de plus en plus facilement dans ce district.
En outre, l’administration projette de placer une voie Decauville, sur la route commerciale du lac Alaotra par Moramanga, ce qui permettra aux habitants de cette région d’exporter leurs produits dans des conditions satisfaisantes.
La route directe par la falaise, qui doit aboutir à Tamatave, est en voie de construction ; sur une partie de son tracé, du côté de l’Océan, elle suit la vallée de l’Ivoloina et dessert de nombreuses concessions.
Le tronçon, déjà achevé, mesure plus de 40 kilomètres. C’est cette route qui conduit de Tamatave au jardin d’essais de l’Ivoloina.

Le Courrier colonial


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22 mai 2014

Il y a 100 ans : La situation à Madagascar après les inondations (3)

(Suite et fin.)
Aussi ne saurais-je trop louer ceux qui accomplissent courageusement leur devoir sans aucune défaillance. Ils préparent ainsi avec sûreté l’attachement définitif, par le cœur et par l’intérêt, des populations malgaches à la métropole que nous leur apprenons à aimer dans le respect des lois françaises et de la tradition malgache en accord avec nos institutions.
— Votre ordre de service, Monsieur le gouverneur général, adressé à ceux qui ont aidé à la réfection de la voie ferrée du T. C. E., a causé une véritable satisfaction aux intéressés.
— Pas plus qu’à moi, soyez-en sûr, j’ai été heureux de féliciter tous ces braves gens qui n’ont ménagé ni leur temps, ni leur peine pour réparer les dégâts considérables causés par l’inondation. Aussi ai-je tenu tout particulièrement à unir dans les mêmes félicitations tous ceux, militaires, fonctionnaires, colons, personnel européen et indigène du T. C. E. dont le dévouement nous a permis notamment de rétablir le service régulier des trains dans un bref laps de temps.
— Permettez-moi de vous dire, Monsieur le gouverneur général, que les résultats obtenus démontrent bien l’efficacité de votre méthode. Pour donner confiance, il faut savoir l’inspirer et tout le monde ici constate que votre administration y excelle.
— Quand on a le sentiment net de son devoir, il est facile de le bien faire, répond modestement M. Picquié.
Depuis mon arrivée à Madagascar, je me suis efforcé d’y faire régner l’ordre et la tranquillité et d’éviter autant que possible d’avoir recours à des mesures de coercition.
Ainsi, la colonisation européenne a continué à progresser, les efforts indigènes se sont accentués.
Les réserves financières n’ont jamais été aussi importantes et nous permettent d’exécuter d’importants travaux avec nos seules ressources.
La Grande Île est donc dans une période d’indéniable prospérité.
Les résultats déjà acquis justifient mes actes : l’avenir démontrera mieux encore l’inopportunité d’attaques dont mon administration a été l’objet et qui ne m’émotionnent guère : tous les chefs de nos colonies ont passé par là.
M. Chabbert.

Le Courrier colonial


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21 mai 2014

Il y a 100 ans : La situation à Madagascar après les inondations (2)

(Suite.)
— L’administration ne redoute-t-elle pas une aggravation de la morbidité, à la suite de l’envahissement des eaux ?
— Oui, mais pour parer à ce danger, le service médical va redoubler d’activité, multiplier les mesures de prophylaxie, distribuer largement les médicaments nécessaires, et surtout la quinine.
Il faut que la population malgache sache bien, continue M. Picquié, que nous sommes déterminés à faire pour elle tout ce qu’il est humainement possible de faire. Nous n’épargnerons rien en cette occasion pour démontrer une fois de plus à nos sujets cette vérité que la domination française est pour eux un bienfait, et qu’elle est disposée à consentir tous les sacrifices financiers, compatibles avec la bonne gestion des affaires publiques, pour soulager leurs misères.
Les indigènes de la Grande Île commencent d’ailleurs à se rendre compte que toute notre sollicitude leur est acquise. En contribuant, comme ils le font depuis plusieurs années, à l’augmentation de nos excédents de recettes budgétaires, ils savent qu’ils sont les artisans de leur propre bien-être, s’assurent, comme aujourd’hui, contre l’adversité, et bénéficient de la contribution qu’ils apportent à notre œuvre de colonisation.
— Chacun rend justice ici, Monsieur le gouverneur général, à l’esprit de bienveillance de l’administration supérieure vis-à-vis des indigènes et d’équité vis-à-vis de tous.
— J’ai toujours hautement déclaré, répond M. Picquié, que la bienveillance devait être à la base de notre action à Madagascar. L’indigène, habitué à se conformer aux ordres et aux recommandations de l’autorité, se soumet volontiers aux directions qui lui sont données ; il les met en application avec plus ou moins de rapidité, suivant ses aptitudes et son tempérament. Il marque plus d’hésitation dans les régions habitées par les groupements ethniques à civilisation arriérée, mais il finit toujours, on peut le dire, par obéir.
La bienveillance, soutenue par une juste et patiente fermeté, doit être aujourd’hui la règle de conduite de nos administrateurs ; leur tâche est ardue, complexe, la plupart du temps pénible sous un climat malsain, où il est si facile de se laisser aller à l’énervement.
(À suivre.)

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20 mai 2014

Il y a 100 ans : La situation à Madagascar après les inondations (1)

Les graves inondations qui ont si fortement éprouvé la Grande Île ont fourni au gouverneur général l’occasion de prouver une fois de plus sa sollicitude pour tout ce qui touche aux intérêts de la colonie dont il a la charge.
De retour à Tananarive après avoir visité les points les plus sérieusement éprouvés par les eaux, M. Picquié, dont la santé reste excellente, en dépit des ses incessantes randonnées à travers l’île, a bien voulu me recevoir et me confier ses impressions. Je l’ai trouvé affecté par le spectacle des dégâts qu’il avait constatés, mais nullement découragé.
— Déjà, m’a-t-il déclaré, nos populations du Nord ont passé l’an dernier par de cruelles épreuves ; mais grâce à l’énergie des colons, et, il faut bien le dire, des indigènes aussi, les dégâts et les dommages, causés par le cyclone de novembre 1912, ont pu être rapidement réparés.
Cette année, les pluies les ont épargnés. C’eût été vraiment trop de malchance, si cette région avait encore essuyé de nouvelles pertes.
Cette fois, ce sont les pays du Centre qui ont été particulièrement touchés, et j’ai été heureux de constater que les colons et les indigènes sinistrés faisaient preuve d’une pareille persévérance, d’une pareille activité pour effacer toutes traces des inondations et remettre les choses en état.
— On exprime, Monsieur le gouverneur général, des craintes au sujet des récoltes qui vont se trouver fortement réduites.
— Je crois pouvoir affirmer qu’elles seront assez satisfaisantes quand même, car on n’a pas perdu de temps pour parer aux effets du cyclone. Mais il faudra compter, pourtant, avec le déficit certain de la production rizicole, et songer à ceux qui ont le plus souffert des pluies torrentielles de cette année. Nous possédons heureusement des ressources financières suffisantes pour nous permettre d’être généreux, d’accorder des dégrèvements justifiés, de distribuer des secours aux familles nombreuses qui méritent d’être aidées.
En ce qui concerne les routes, vous avez pu constater la rapidité avec laquelle on les répare.
(À suivre.)

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19 mai 2014

Il y a 100 ans : Dans la léproserie (16)

(Suite et fin.)
L’ombiassy triomphant regarde ce grand forfait accompli, cette vengeance éclatante tirée des oppresseurs : la profanation des tombes ! les morts privés de sépulture ! Désormais les Vazahas vont fuir, puisque leurs morts sont dépossédés du sol, que leurs ancêtres ne peuvent reposer dans l’île rouge, et que, selon la tradition, nul étranger ne restera dans le pays malgache si ses Pères ne le protègent !
Et tandis que les nègres se contorsionnent à la lueur du feu indompté et que les Hovas, à l’écart, sourient en silence, l’ombiassy recueille des ossements et fait des sortilèges. Des groupes, au hasard, se dispersent dans la campagne obscure.
Tendrement enlacés, la petite ramatoa et son amant disparaissent aux confins de la vallée. Des ombres claudicantes prennent la route ; elles vont là-bas, dans la grande ville ou le village perdu, frapper à la porte de leur demeure, éveillant dans la nuit les parents qui tressaillent devant ceux qui ne sont plus tout à fait des vivants.
Tout s’efface par degrés ; le feu s’éteint ; l’ombre règne.
Et le silence laisse tomber son rideau de velours.
Marguerite Augagneur.
Mercure de France

La sécurité de la navigation à Madagascar

Une commission a été nommée à Diégo-Suarez par le gouverneur général pour étudier la réglementation relative à la sécurité de la navigation maritime. Ce n’est pas tant la réglementation que la sécurité même de la navigation dont il y a lieu de s’inquiéter. Ainsi, les entrées des ports de la côte est sont insuffisamment éclairées et balisées, notamment celles de Mananjary et Farafangana. La nuit et par les temps couverts, les capitaines de navires se dirigent un peu à l’aveuglette dans ces parages.
Un pilote disait récemment à notre correspondant qu’en approchant de Mananjary, il gouvernait ayant comme point de repère un arbre perché sur une colline. C’est insuffisant ! Supposons qu’un jour l’arbre soit abattu, entre deux voyages du navire. Sur quoi se guiderait l’infortuné pilote ?
Bien des améliorations sont nécessaires à ce point de vue !

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18 mai 2014

Il y a 100 ans : Dans la léproserie (15)

(Suite.)
La troupe macabre se dirige vers la maison haute, escalade, roule, déferle ainsi qu’une vague furieuse jusqu’aux portes entr’ouvertes du logis déserté. Elle arrive enfin et trouve les cellules nues et calmes, un aspect paisible et inhabité ; l’air est chargé d’un vague parfum d’encens. Étonnée, la foule se concerte et cherche un objet sur quoi satisfaire sa vengeance. Que faire pour punir les sœurs blanches et reconquérir les fadys qu’elles leur ont volés ? L’ombiassy, tête nue, son lamba rejeté sur l’épaule, leur crie : Au cimetière !
La terre chrétienne est près de la maison ; son sol est recouvert par l’herbe broussailleuse des hauts plateaux ; quelques croix indiquent la place où reposent celles qui ne vécurent que pour bien mourir, les femmes sacrées que la fièvre a fauchées loin du pays natal et des êtres aimés, mais plus près de leur Dieu par le sacrifice. Le sol rouge a reçu les corps vierges qui n’étaient point nés de lui… Nulle fleur n’atteste sa pitié. Les Occidentales demeurent étrangères jusque dans la mort et leur idéal dort avec elles, incompris et détesté. Courant ou se traînant, les lépreux arrivent devant les croix indicatrices ; ils fouillent avec des bâtons et des angadys[1] la terre qui jaillit, ouvrant une déchirure sanglante… Entre les hautes herbes apparaissent les mortes. Voici des squelettes décharnés, des ossements épars, et, là, des choses plus horribles, d’une indicible épouvante…  
Comment un feu de broussailles est-il allumé ? On y jette les croix ; la flamme pétille et s’élance ; on y jette les mortes !… Haletants, en sueur, mais fous de haine et de joie, les nègres dansent autour du feu, accrochés les uns aux autres afin de se tenir debout. Leur ronde fantastique, parfois éclairée, parfois perdue dans l’obscurité, est comme une secousse sismique, une convulsion des créatures et du sol.
L’ombre nocturne étend son zaïmph au-dessus de la terre ; mais ceux qui souffrent ne sentent point la fraîcheur apaisée de la nuit.
(À suivre.)
Marguerite Augagneur.
Mercure de France



[1] Lames de bêches.


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16 mai 2014

Il y a 100 ans : Dans la léproserie (14)

(Suite.)
Étonné, le nègre se dirige sans hâte vers la cité des femmes. Tous les lépreux sont réunis là, armés de piquets, de bâtons, de pierres. Assailli par des propos menaçants, le nègre, pris de peur, se sauve ; il court à toutes jambes et monte à la maison où sont les blanches religieuses seules et sans défense. À ses cris, à ses explications haletantes, les Femmes sacrées s’enfuient éperdues. Que faire devant la révolte de cette foule ? Comment apaiser ces âmes qu’elles ne connaissent point, dont elles ignorent les pensées, auxquelles, vainement, elles voulurent donner leur rêve d’Occidentales ? Elles n’avaient point su deviner et, devant la colère, elles se demandaient quels mots la peuvent calmer, dans quels livres on trouve le « Sésame, ouvre-toi » de ces cœurs fermés ! Les profondes différences qui distinguent les races font que les êtres sont isolés et proches à la fois ; séparés par un mur de verre, ils se voient et ne se touchent point. Et jamais personne ne comprendra personne ! La nature cherche des paroles nouvelles et diverses, selon que ses enfants naissent au hasard des contrées de la terre mystérieuse qui garde le secret des origines.
Les lépreux s’enivrent de leur haine ; armés de branches cassées aux arbres proches, les beaux adolescents vont les premiers ; les femmes suivent, plus timides, car jamais une Hova ne recèle une mégère. Parmi les hommes, ceux qui ont encore une main brandissent un bâton, une fronde ; ceux qui n’ont plus de pied s’accrochent au bras des frères qui marchent ; d’autres lèvent avec menace leur terrible mufle léonin vers la maison qui couronne la colline. Poussant des cris gutturaux, les aveugles cheminent les bras étendus et la colère contracte ainsi qu’un masque leurs visages sans regard. Quelques moribonds traînés là, suivant leur vœu, couchés à terre, soulèvent leurs paupières qu’appesantit déjà le grand sommeil. L’ombiassy exalte les courages.
(À suivre.)
Marguerite Augagneur.

Mercure de France


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15 mai 2014

Il y a 100 ans : Dans la léproserie (13)

(Suite.)
Ils enlèvent les fétiches sans lesquels l’homme est désarmé en face des mauvais esprits… Et qu’est donc ce vague paradis où l’on joue de la valhya en regardant l’Andrianamanitra, cependant que les ombres désespérées des ancêtres pleurent parmi les feux éternels ? Qui donc les accueillera au seuil du tombeau et les suivra dans la grande Nuit ? Les nègres, les femmes, les Hovas mêmes sont haletants de colère. L’ombiassy représente la tradition nationale, le passé de leur histoire, la protestation de leur race. Ah ! qu’on leur rende leur maison, leur amour, leur fady ! Nul ne songe, parmi eux, que c’est pour le salut commun, l’extinction du fléau, qu’on les isole et qu’on leur interdit d’aimer. Soumis à la fatalité, ils ne la veulent point fuir : ce sont là révoltes de Blancs. Le Prométhée qui donna aux hommes le feu et l’espérance n’a jeté à ces sauvages que le feu. Une élite, en ce peuple, perçoit les idées générales, mais la foule vit dans l’amour du sol, le respect des coutumes et des préjugés. Le mode et l’objet de leur vénération séparent les peuples plus que les océans et précipitent d’injustes conquêtes.
Ô rites funèbres ! festins de zébu auprès d’un tombeau, mets présentés aux ombres ! limbes indéfinissables où errent, sans larmes, les ancêtres debout dans la Nuit ! Oiseau d’argent qui chantes alors que s’effeuillent les derniers instants de la vie, vous êtes l’expression de l’âme et le geste d’un peuple dont le culte n’a point de sens ésotérique et se limite au respect des générations ! Vous êtes nés du sol rouge avec les êtres qui vous ont donné les formes de leur esprit et ne sont point pénétrés, sous le soleil splendide, par cette douleur d’exister, cette soif d’absolu, cette recherche désenchantée d’un fuyant idéal qui hantent les âmes occidentales, pleurantes sous un ciel obscur, et troublant de leurs vaines pensées le repos des dieux.

*

Ce soir, le gardien, un nègre menteur, a commencé sa ronde et, quand il arrive au village des hommes, il trouve les cases désertes. Sauf quelques agonisants ou ceux que clouent au sol leurs jambes énormes et purulentes, tous sont partis.
(À suivre.)
Marguerite Augagneur.

Mercure de France


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14 mai 2014

Il y a 100 ans : Dans la léproserie (12)

(Suite.)
Une religieuse, chaque jour, passe dans le village des femmes et leur parle du supplice éternel réservé aux pécheurs. Andrianamanitra, le Seigneur incorruptible, est un dieu aux incompréhensibles et sombres desseins. Il ne veut point que l’on aime. Il punit les petites ramatoas qui se sont alanguies d’amour.
On baptise les hommes, on les conduit à l’église, ce qui est amusant parce que l’on y chante. Mais on leur parle de la peine du feu qui torture les ombres de leurs Pères… Dans les cases, une sourde colère naît et grandit, les Malgaches se remémorent qu’autrefois, au temps de la reine, le peuple était libre. Seuls dans leur maison, non point isolés du reste des hommes, les Lépreux vivaient dans le village natal et recevaient la sépulture au tombeau de la famille. Après avoir pris leurs terres, les Européens avides ont ruiné et humilié les Andrianas[1], ils cravachent le Hova qui ne s’incline peint jusqu’à terre devant eux. Naguère, la reine seule, portée dans son palanquin couleur de pourpre, était entourée de pareils hommages.
Parfois un vieil homme au teint africain, les cheveux et la barbe décolorés par l’âge, pénètre dans le cycle de l’enfer visible. Coiffé d’un chapeau de paille, enveloppé d’un lamba couleur de feuille morte, il se glisse, humble, retors, inaperçu des gardiens européens. Quand il s’est assuré l’abri d’une case, il rejette son manteau et l’on aperçoit un collier fait de dents de crocodiles, d’ossements humains, de cornes travaillées qui pendent sur sa poitrine. Tour à tour des lépreux se présentent et reçoivent un précieux fady accompagné de véhémentes exhortations… Oui, les Blancs insatiables, après avoir dépossédé le peuple malgache, veulent étendre leur emprise au-delà même de la mort. Leur griffe astreint les vaincus en leurs croyances, ce trésor intérieur, ainsi qu’en leur liberté.
(À suivre.)
Marguerite Augagneur.
Mercure de France



[1] Noblesse hova divisée en 4 classes, dont la 1re seule occupait le trône.


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13 mai 2014

Il y a 100 ans : Dans la léproserie (11)

(Suite.)
Non, nul d’entre ceux-là ne sacrifiera le bœuf et, après avoir déposé la part des morts au seuil de la maison des ancêtres, la famille réunie ne mangera point la chair grillée au feu en buvant de la betsabetsa[1]. Il n’y aura ni larmes, ni danses auprès de leur tombe. Leurs fantômes désolés erreront dans la nuit.

*

Voici des femmes assemblées, et qui, chose étrange, ne parlent point… Deux religieuses blanches se saisissent d’un enfant nouveau-né, dans une case, et remportent sous les yeux de la mère défaillante. Les Dames s’en vont lointaines et le vagissement décroît… Étendue sur la natte, brisée par la souffrance, le petite ramatoa ne sait plus pourquoi on lui vole son enfant. Autour d’elle, les femmes jasent à voix légère et lui apprennent qu’on enlève ainsi les nouveau-nés parce qu’ils naissent indemnes du mal terrible et ne prendraient la lèpre qu’en demeurant au sein de leur mère.
Le lendemain, la jeune femme pleure : son enfant est à l’orphelinat créé par les religieuses. La petite ramatoa sent tout son corps douloureux et elle cherche en son âme le visage imprécis du petit être aimé dès le premier tressaillement de sa présence.
La Supérieure l’a grondée et a fait dire à toute la cité que les coupables du Péché seraient punis sévèrement et privés de nourriture.

*

Être seule, n’est-ce pas se pencher sur l’eau de la fontaine et ne plus voir que son propre visage et l’image des regrets qui dorment au fond des yeux ? De la profondeur limpide et glacée, à travers le frisson argenté, le « Moi » vient transparaître à la surface. Rien ne gît dans le lit de cailloux brillants, et le reflet s’éteint lorsque descend la nuit.
Désormais la petite ramatoa est seule ; une surveillance rigoureuse empêche les couples de se joindre dans les ténèbres. Couchée sur la dalle, la jeune femme songe à son amant, à l’enfant arraché d’elle, et la mort épouvantable des Vazahas se dresse devant ses yeux.
(À suivre.)
Marguerite Augagneur.
Mercure de France



[1] Eau-de-vie de canne à sucre.


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12 mai 2014

Il y a 100 ans : Dans la léproserie (10)

(Suite.)
À l’écart se tiennent les Hovas silencieux et fins que leur réserve n’empêche point d’aimer la conversation et d’être sociables et éloquents. De l’Extrême-Orient, d’où ils vinrent jadis, ils ont gardé le visage presque jaune, de souples et rares mouvements, des yeux légèrement bridés. Leur froid courage, une force d’endurance les font résister mieux que les nègres à l’action dissolvante de la lente mort, eux qui haïssent la brutalité armée, le combat.
Là, dans le village abominable, les Hovas content des histoires et jouent, durant des journées entières, à divers jeux rappelant les échecs… les « dames ». Ils ne sont pas tristes, ils ne se plaignent point : ils sont graves.

*

La petite ramatoa a senti le tressaillement de la maternité… Sans la préciser, elle évoque l’image future d’un zazakelly aux yeux noirs, au teint bronzé, qu’elle portera sur son dos, enveloppé d’un lamba faisant hotte. Ils ont très chaud ainsi, les petits enfants, et ne pleurent jamais.
Elle le dit à son amant, qui ne peut s’imaginer la matérialisation de son désir. Il ne voit que celle qu’une même douleur unit à lui jusqu’à la mort.
Que se disent les amants, tous deux, pendant les longues nuits ? Quels sont leurs mots de tendresse ? Nul ne sait : le Hova tient à offense qu’on lui parle femme et amour. Il n’est pas d’épithalames en sa langue, mais seulement quelques contes joyeux, quelques chastes chants de fidélité et de timide aveu… La volupté est une mystérieuse joie… Dans le cycle de l’enfer visible et parmi ceux que hantent l’Européen, naît un sentiment trouble, confus, qui s’ignore et nuance les âmes. C’est une tendresse inconnue s’effeuillant sur les jours ; c’est le souvenir comme une rose jetée sur tous les instants de la vie… Demain, la hideuse mort recouvrira les créatures du lambamena[1] et ne restituera que des lambeaux de leurs corps à la tombe des ancêtres. Quels sacrifices seront offerts à leurs mânes ? Quels parents, quelles femmes échevelées viendront gémir près du lieu des ombres ?
(À suivre.)
Marguerite Augagneur.
Mercure de France



[1] Dernier manteau servant de linceul.


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