6 août 2012

Pourquoi il ne faut pas acheter ce livre (les raisons d'une colère)

Comme je risque de me déchaîner dans cette note de blog, elle mérite une remarque préliminaire, dans laquelle il n'est pas interdit de voir une précaution - il aurait pu y être question de la paille et de la poutre, vous le comprendrez aisément avec un minimum de culture biblique.
Je n'ai jamais prétendu que la Bibliothèque malgache atteignait la perfection en matière d'édition. Il existe probablement des défauts dans les ouvrages que j'y ai publiés, y compris parmi les rééditions gratuites de la Bibliothèque électronique. En revanche, j'y ai toujours apporté le plus grand soin, et je n'ai jamais compté les heures nécessaires à atteindre un résultat capable de me satisfaire - et je suis assez sévère envers mes travaux. Ce qui me permet d'être aussi sévère, quand il me semble devoir l'être, envers les travaux des autres. Car, oui, sévère, je vais l'être dans un instant.

Où veux-je en venir?
J'y viens.

Très récemment, Gallica a mis en ligne une version numérisée du roman de Charles Renel paru en 1924, La fille de l'Île rouge. La copie est malheureusement assez médiocre, des pages s'y trouvent deux fois et deux pages manquent. Sur les pages absentes, je pourrais maintenant utiliser l'imparfait car, après que j'ai signalé ce défaut aux services de Gallica, je vois maintenant les pages que je n'avais pas trouvées la première fois.
La Bibliothèque malgache a réédité déjà plusieurs ouvrages de Charles Renel. La race inconnue avait même ouvert le catalogue. Je m'étais occupé ensuite de La coutume des ancêtres et du "Décivilisé".  Il me semble intéressant de poursuivre, et j'ai donc mis en route le travail sur La fille de l'Île rouge.


Par hasard, ce roman a aussi été réédité par Dominique Ranaivoson il y a quelques mois, dans la collection "Long-courriers" des Publications de l'Université de Saint-Étienne, gage de sérieux, me dis-je (un peu naïvement) avant de me décider à acquérir l'ouvrage pour multiplier mes sources - et bien que je travaille toujours sur les éditions originales (des copies numérisées d'éditions originales, le plus souvent). Mais il est toujours intéressant d'avoir sous la main un ouvrage de référence, doté d'une postface replaçant le texte dans le contexte de son époque. (L'absence de tout appareil critique est un des gros défauts de la Bibliothèque malgache, dont je suis conscient mais que je n'ai pas les moyens de pallier.)

J'ai donc commencé par lire cette postface, utile et éclairante en effet, mais qui m'a quand même fait sursauter une fois, quand j'ai lu dans une note de bas de page (car, oui, je lis les notes de bas de page) que Majunga (l'orthographe, curieusement, est celle qu'on utilisait à l'époque coloniale, alors qu'il est question de notre époque) est une "ville de la côte Nord-Est".
Un problème de boussole, peut-être? Bon, ce n'est pas très grave, me dis-je, le lecteur aura corrigé de lui-même. Quoique... Si le lecteur est capable de corriger, pourquoi lui fournir cette information (erronée)?

Ensuite, je me suis occupé de regarder le texte de plus près. Comme j'avais déjà à peu près terminé le travail sur les deux premiers chapitres, je suis passé au troisième, "Ancêtres et descendants".
En quelques heures, hier matin, je suis passé de l'interrogation à la surprise, de la surprise à la consternation, de la consternation à la colère.
Je m'explique, point par point, de la page 59 à la page 92 de la réédition (pages 68 à 114 de l'original, références entre parenthèses).

Page 61 (70) et suivantes, Dominique Ranaivoson (DR) fait le choix de corriger Charles Renel (CR). Chaque fois que CR écrit "par delà", DR transcrit "par-delà". Je n'en vois pas la nécessité, la graphie originale étant habituelle à l'époque. Si la modernisation était générale, je comprendrais (encore aurait-il fallu prévenir), mais ce n'est pas le cas.
Page 63 (73), un guillemet fermant a disparu. Mais dans un cas où, généralement, CR n'en met pas. Harmoniser les hésitations d'un écrivain fait partie du travail de réédition, et j'approuve ici ce choix.
En revanche, j'ignore pourquoi, d'autorité, trois lignes plus loin, DR a masculinisé "une loule" alors qu'il s'agissait bien de "un" dans l'édition originale. Et que, circonstance aggravante, dans la même page (74), quand il y en a plusieurs (des loules, donc), il est question de "ils".
Dans la même page encore (74), un tiret de dialogue a sauté. Il y en aura malheureusement d'autres, pages 72 (85), 75 (89), 76 (90), 80 (96). Et, CR n'étant pas toujours très rigoureux, il aurait parfois été nécessaire d'apporter des corrections à sa copie, ce qui n'a pas été fait, page 89 (108) par exemple.
Page 64 (75), DR transcrit "sa frêle personne ou terne individualité" sans le deuxième "sa", présent dans l'original.
Page 67 (79), le nom d'un village, Farantsahane, devient "Faratsahane" pour DR - elle suit, page 70 (82), l'erreur de CR "Faranstsahane", alors qu'il aurait mieux valu harmoniser. En revanche, DR corrige, trois lignes plus bas (retour à la page dont je parlais auparavant), "des tentacules toutes rouges" en "tout rouges". Excès de zèle...
Page 69 (81), les "zig-zags" de CR deviennent des "zigzags". Manque de respect de la graphie d'origine...
Page 72 (86) comme ailleurs - par exemple page 78 (93), DR conserve "ça et là", quand il aurait fallu corriger en "çà et là", ainsi que CR l'écrit d'ailleurs quelquefois. Puisque l'erreur n'est pas constante, le retour à la norme s'impose.
Page 73 (87), DR oublie une virgule, et celle-là, contrairement à d'autres, était bien à sa place. Puis des "générations disparues" chez CR deviennent pour DR des "générations apparues". Là, il ne s'agit plus seulement d'une banale coquille (ce que je pourrais accepter s'il y en avait moins) mais d'un changement de sens singulièrement grave.
Page 75 (90), un "qui" a disparu. Pour quelle raison? Mystère...
Page 76 (90), DR semble ignorer qu'on peut écrire "une couple", comme le fait CR, et corrige à tort en "un couple". Elle transforme aussi un "Il" en "il", je me demande pourquoi.
Page 77 (92), le "petit beurre" de CR devient "petit-beurre" et les "habitants" des "habitats".
Page 78 (93), le cléricalisme d'exportation "scandalise" Claude chez DR, tandis qu'il le "scandalisa" chez CR.
Page 79 (94), "ingénûment" devient "ingénument".
Pages 80 (96) et suivantes, DR transcrit en caractères romains les "Andrianes" que CR donne en italiques. Ce n'est pas indifférent. De la même manière que l'usage, ou non, que fait CR des capitales, notamment pour parler, avec minuscule, d'un "malgache", ce qui ne convient de toute évidence pas à DR qui corrige abusivement pages 81 (98) et 89 (107).

Jusque-là, j'en étais encore à la surprise, teintée il est vrai, à force d'annoter les marges de mon exemplaire "moderne" et "fiable", d'une irritation qui allait croissant.

Puis vint (je vous passe maintenant les détails, corrections abusives, mots absents, coquilles banales, etc.) la page 82 (99), au bas de laquelle il manque trois lignes!!!

Là, je suis consterné. Et presque tout de suite en colère. Page suivante (99) il manque une ligne puis, un peu plus bas (100), quatre lignes qui, en outre, font perdre tout son sens à un paragraphe dans lequel est racontée l'origine de cinq pierres levées, dont il ne reste que quatre (la deuxième a disparu) dans l'édition de DR.

Je passe, je passe, sur des pages dont les marges, dans mon exemplaire, ne sont pourtant pas restées vierges, pour en arriver à la dernière page du chapitre, page 92 (111) dans laquelle, entre la première phrase du dernier paragraphe et la suivante, IL MANQUE DEUX PAGES ET QUELQUES MOTS, l'ensemble ayant été en outre si maladroitement raccommodé que la couture est très visible.

J'en suis là, et je suis furieux d'avoir acheté ce livre mal foutu. Si je peux vous éviter ça, je serai heureux d'avoir rendu service...

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